On imagine souvent le livre d’été comme un livre qu’on referme sans y penser. Une histoire qui occupe l’esprit le temps d’une plage ou d’un trajet. Elle s’efface aussitôt la valise défaite. Il y a une autre catégorie de lecture, plus rare, qui fait l’inverse : elle vous accompagne après la dernière page. Elle vous fait lever les yeux, y revenir le lendemain, en parler à quelqu’un sans trop savoir pourquoi. Madame S appartient à cette seconde catégorie.
Un scandale qui attire, un livre qui retient
Tout, dans cette histoire, a les ingrédients d’un été réussi. Une femme au cœur d’une affaire qui a tenu la France en haleine, la Belle Époque et ses salons, le pouvoir et ses silences, la presse et ses gros titres, une part de mystère qui n’a jamais tout à fait été résolue. De quoi tenir en haleine n’importe quel lecteur de romans policiers et de thrillers.
Le jour de l’ouverture du procès, en novembre 1909, trois cents curieux se pressent devant les grilles du Palais de Justice pour cent places debout. Ce genre de scène, on croit la connaître par les films. Le livre la restitue autrement : moins spectaculaire mais plus dense, portée par des archives que personne n’avait rouvertes depuis un siècle.
Mais le livre ne s’arrête pas à l’effet du fait divers. Une fois entré dans l’affaire Steinheil, on découvre que l’énigme judiciaire n’est que la porte d’entrée. Ce qui retient vraiment, c’est ce qu’elle ouvre derrière elle.
Lire pour chercher, pas seulement pour savoir
C’est là que se situe le cœur du livre. Madame S ne répond pas simplement à la question: qui était Marguerite Steinheil ? Coupable ou victime, manipulatrice ou femme brisée par son époque ? Le livre refuse cette alternative.
Il montre une femme qu’aucune étiquette ne suffit à décrire. Libre et fragile. Stratège et blessée. Capable de mentir pour survivre. Et pourtant profondément sincère dans sa douleur.
Au fil des pages, on comprend que le procès lui-même a peu jugé la nuit du drame. Il a surtout jugé une vie amoureuse, des silences, une manière de tenir tête à ce qu’on attendait d’elle.
C’est une lecture qui demande d’accepter de ne pas trancher. C’est précisément ce qui la rend prenante. On avance moins pour obtenir une réponse que pour affiner une question.
Une lecture pour les zones grises
Ce livre plaira à celles et ceux qui se méfient des personnages qu’on peut résumer en une phrase. Aux lecteurs qui aiment les récits où l’on doute, où le regard change de chapitre en chapitre, où l’on comprend, à la fin, que la version officielle n’a jamais suffi à raconter toute l’histoire.
Il y a, dans cette manière de lire, quelque chose qui ressemble à l’été lui-même. Le temps ralentit, on peut s’attarder sur une hésitation, revenir en arrière, laisser un doute infuser plutôt que de le refermer trop vite.
Le livre réserve aussi des moments plus légers, presque suspendus, qui tranchent avec la gravité de l’affaire. Un été, dans le parc de l’observatoire de Meudon, Marguerite et sa fille aperçoivent un champ de marguerites derrière une grille et supplient le gardien de les laisser entrer. Il finit par céder avant l’arrivée du personnel. Il les regarde revenir les bras chargés de fleurs, un peu dépassé par leur exaltation. « Vous devez vraiment être amoureuses de ces fleurs, madame », leur dit-il. Ce genre de scène, minuscule et lumineuse, est de celles qu’on n’attend pas dans une affaire criminelle. Elle rappelle qu’avant d’être un dossier judiciaire, Marguerite Steinheil a été une femme, une mère, quelqu’un qui s’émerveillait encore devant un champ de fleurs.
Une histoire qui parle encore aujourd’hui
Un siècle et davantage nous séparent de l’affaire de l’impasse Ronsin. Et pourtant, ce que ce livre raconte n’a rien de daté. Nous restons fascinés par les récits publics, par les réputations qui se fabriquent plus vite qu’elles ne se vérifient, par les images qu’on colle à une personne avant même de l’avoir entendue. Nous continuons, comme hier, à transformer certaines femmes en symboles pour éviter d’avoir à les regarder vraiment.
À l’époque déjà, une poignée de voix avaient refusé cette simplification. Dans une lettre écrite quelques jours après le crime, Alfred Dreyfus confiait son étonnement devant ce drame étrange et notait que cette femme aurait, dans sa vie, traversé bien des tragédies. Deux phrases, à peine, glissées entre deux nouvelles du jour. Elles suffisent à montrer qu’on pouvait regarder Marguerite Steinheil autrement qu’à travers le scandale.
C’est sans doute pour cela qu’elle continue de nous parler. Elle nous tend un miroir plus moderne qu’il n’y paraît.
Cet été, si vous cherchez un livre qui vous accompagnera au-delà de la dernière page, celui-là posera plus de questions qu’il n’apportera de réponses. C’est ce qui en fait, précisément, une lecture qui reste.
Sylvie Lausberg
Commander Madame S : https://www.fnac.com/a16501862/Sylvie-Lausberg-Madame-S
