Une série possède ce pouvoir immédiat : elle offre des visages, des décors, une tension, une ambiance. Avec Paris Police 1910, la Belle Époque n’apparaît pas comme une simple carte postale élégante. Elle dévoile un monde trouble, traversé par les violences sociales, les rapports de pouvoir, les scandales politiques et les regards posés sur les femmes.
Une fois l’image passée, une question demeure : que reste-t-il à comprendre ?
C’est précisément là que Madame S prend toute sa place. Non pas comme un simple complément à la série, mais comme une autre manière d’entrer dans l’histoire de Marguerite Japy-Steinheil. Là où l’écran saisit, le livre creuse. Là où la fiction installe une atmosphère, l’enquête ouvre des zones plus intimes, plus ambivalentes, plus humaines.
Je sais d’expérience ce qu’une image peut fixer. J’ai rencontré Marguerite Japy-Steinheil sur une photographie, dans un vieux numéro de Paris-Match que ma grand-mère avait découpé pour moi, à l’époque où je commençais mes études d’histoire. Une femme en deuil, encadrée par deux policiers à moustache. Un ruban opaque masquant le bas du visage. Et ce regard, d’une douceur interrogeait qui voulait bien s’y attarder. J’ai mis des années à comprendre que cette photographie ne disait rien d’elle, mais beaucoup sur comment on la regardait.
La série donne une époque à voir
Regarder Paris Police 1910, c’est d’abord plonger dans un climat. La série montre une France marquée par les tensions de début de 20é siècle : les institutions, les intérêts politiques, la violence des réputations, la circulation des rumeurs, les rapports de domination.
Ce type de fiction historique possède une force particulière. Elle permet de sentir, presque physiquement, le poids des regards, la pression sociale, la dureté des rapports entre les individus. En quelques images, on comprend que sous les décors raffinés de la Belle Époque, sous les robes, les salons et les façades bourgeoises, il y a des fractures, des silences, des stratégies et beaucoup de violence.
La série attire donc l’attention. Elle réactive la curiosité autour de l’affaire Steinheil. Elle rappelle que cette histoire n’est pas seulement un épisode du passé, mais un scandale qui touche à des questions beaucoup plus larges : l’instauration durable du régime républicain, le pouvoir politique, la justice, la presse et la place des femmes dans une société d’une modernité galopante.
Madame S permet d’entrer dans la zone grise
Une série doit choisir. Elle doit condenser, rythmer, incarner. Elle ne peut pas tout dire, tout nuancer, tout laisser entrevoir. Le livre peut ouvrir d’autres portes. Il peut prendre le temps du questionnement et de la contradiction.
C’est ce que permet Madame S. L’enquête ne se contente pas de reprendre une figure connue pour la rendre encore plus spectaculaire. Elle invite plutôt à regarder Marguerite Japy-Steinheil autrement. Non plus seulement comme un nom associé au scandale, mais comme une femme prise dans un enchevêtrement de contraintes, de désirs, de peurs, de calculs, de blessures et d’injonctions.
Un exemple, anodin. Au printemps qui précède le drame, Marguerite loue une maison près de l’observatoire de Meudon. Sa fille Marthe et elle aperçoivent, à travers la grille du parc, un champ entier de marguerites. Elles supplient un gardien de les laisser entrer. Il finit par céder et leur ouvre la porte, avant l’arrivée du personnel. Elles en cueilleront tellement qu’elles pourront à peine les tenir dans leurs bras. Le fameux astronome Janssen, prévenu, lui offrira ensuite de venir regarder avec les étoiles grâce à son immense télescope.
Elle a raconté cette matinée dans ses Mémoires. Le passage a été supprimé de l’édition française. Une femme qui cueille des fleurs avec sa fille, cela ne cadrait pas avec le personnage qu’on avait déjà écrit pour elle.
Voilà ce que le livre cherche à rendre : non pas une Marguerite Japy-Steinheil parfaitement lisible, mais une femme qu’on ne peut réduire à une seule image. Ni coupable idéale, ni simple victime, ni manipulatrice parfaite, ni héroïne sans faille.
Et cette part d’ombre change tout.

Musée Barreau de Paris
Au-delà de l’image de la femme scandaleuse
La force de Madame S, c’est aussi de déplacer le regard. Après une série, il reste souvent des images fortes : une silhouette, un visage, une posture, une impression. Le livre permet de découvrir ce qui se cache derrière.
Qui était Marguerite Steinheil lorsque personne ne la regardait ? Que devient une femme lorsque son nom ne lui appartient presque plus ? Comment vit-on quand l’époque, la presse, les hommes de pouvoir et l’opinion publique fabriquent déjà une version de vous ?
La question n’est pas rhétorique. Au lendemain du drame de l’impasse Ronsin, un rapport de police note ce qui se dit dans les couloirs de la Chambre des députés : on est prêt, dans des milieux très différents, à l’accuser du meurtre de son mari et de sa mère. Et le rédacteur ajoute cette phrase, qui glace encore : on lui en veut peut-être d’avoir eu la chance de ne pas partager leur sort.
Il s’est trouvé une voix, pourtant, pour écrire autre chose. Quelques jours après le drame, alors qu’il s’apprête à veiller sur les cendres de Zola au Panthéon, Alfred Dreyfus glisse deux phrases dans une lettre à une amie. Il dit son étonnement devant ce drame étrange et remarque que cette femme aura assisté, dans sa vie, à bien des tragédies. Deux phrases seulement. Elles détonnent dans la tempête d’insultes qui allait se lever. Il fallait sans doute avoir été soi-même injustement désigné coupable pour les écrire.
Car Marguerite Steinheil n’a pas seulement été scrutée, observée. Elle a été racontée par d’autres. Son corps, ses relations, sa maternité, sa parole, son attitude, tout a été interprété comme si chaque détail devait confirmer une idée déjà figée.
Le livre permet alors de sonder les profondeurs là où le scandale a tout aplati.
Une femme au cœur d’un procès plus vaste
Ce que Madame S aide aussi à comprendre, c’est que l’affaire Steinheil ne concerne pas seulement une femme. À travers elle, c’est une époque entière qui se révèle.
Marguerite Steinheil devient un point de fixation. Elle concentre des peurs, des fantasmes, des contradictions. Elle se trouve au croisement du pouvoir politique, de la morale bourgeoise, de la justice, de la presse et de la sexualité féminine. Ce qui se joue autour d’elle dépasse donc largement le cadre d’une intrigue criminelle.
Le jour de l’ouverture de son procès, en novembre 1909, trois cents curieux font le pied de grue devant le Palais de Justice. Cent places seulement, debout, au fond de la salle. Quand les portes s’ouvrent, la foule force le passage et il faut des gardes républicains pour reprendre le contrôle des couloirs. Dans le box, une silhouette noire à voilette, sans apprêt, menue, mais droite et digne. Elle vient de fêter ses quarante ans en prison.
Sur le banc des journalistes, une seule femme : Séverine, l’une des premières journalistes françaises à avoir vécu de sa plume, défenseuse des pauvres et des opprimés, compagne de route de Zola et de Dreyfus. Pourtant, bien avant l’ouverture des débats, elle condamne d’office cette bourgeoise qu’elle compare à « une méduse moderne qui roule ses serpents en bigoudis ».
La série montre la violence de cette société. Le livre permet d’en approcher les mécanismes intérieurs. Il décrypte comment une femme peut devenir le poitµtn de fixation où une société règle ses comptes avec ses propres contradictions. Le livre nous pose alors cette question : pourquoi a-t-on tellement besoin de faire de cette femme un symbole de perversité ?
Une autre manière de regarder Marguerite Steinheil
C’est pourquoi le livre Madame S et la série se complètent. Le récit détaillé offre une seconde entrée dans cette histoire, moins immédiate, plus profonde.
Après les images de Paris Police 1910, le livre permet de revenir à ce qui se joue derrière le spectacle : une femme, une époque, des récits concurrents, une réputation fabriquée, une humanité souvent recouverte par le bruit du scandale.
Une dernière anecdote, pour finir. Au lendemain de l’acquittement, une femme, Régine Martial, ouvre au nom de l’Association de la presse judiciaire une souscription pour dédommager Marguerite Steinheil de son année de prison. Une seule personne pour prendre la mesure de ce qu’elle avait enduré. Elles n’ont pas été légion, depuis, à faire preuve d’un peu d’humanité envers celle que l’on continue d’affubler du sobriquet de pompe funèbre.
Suivez l’enquête sur les traces de Marguerite Japy-Steinheil. Une enquête historique aussi captivante qu’un roman policier.
Sylvie Lausberg
Commander Madame S ➡️ https://www.fnac.com/a16501862/Sylvie-Lausberg-Madame-S
