Quand plaire devient une faute : Madame S, Marguerite Steinheil et le procès de la séduction féminine

Il y a une question que l’affaire Steinheil pose sans jamais la formuler. Elle traverse pourtant tout le dossier : pourquoi une femme qui plaît devient-elle si vite suspecte ?

La séduction, chez un homme, se raconte comme une qualité. Elle le rend brillant, spirituel, entreprenant. On lui prête de l’aisance, du magnétisme, une forme de talent. Chez une femme, le même pouvoir change immédiatement de nature. Il devient calcul, arme, stratégie. Ce n’est plus une manière d’être. C’est un mobile.

Le même événement, deux traitements

L’exemple le plus flagrant se trouve au tout début de l’histoire. En février 1899, le président Félix Faure meurt à l’Élysée d’une attaque d’apoplexie. Marguerite Steinheil était avec lui dans les heures qui ont précédé sa mort. Il n’en fallait pas plus pour que les imaginaires salaces brodent sur une prétendue fellation fatale.

Clemenceau résume l’affaire d’une formule restée célèbre : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée ». Une pointe d’esprit, une anecdote, mais jamais cet adultère ne fut vilipendé.

Pour elle en revanche, l’époque trouve des surnoms en cascade qui vont la poursuivre au-delà de la mort  : Messaline du lit, la pompe funèbre, Circé de l’Elysée,  bref une putain de la République. Le même événement fait de l’un un personnage au destin tragi-comique et de l’autre une figure de perdition. La différence ne tient pas aux faits. Elle tient au sexe de celui qui les vit.

Quand le charme devient une preuve à charge

Neuf ans plus tard, quand Marguerite Steinheil comparaît devant la cour d’assises pour l’assassinat de son mari et de sa mère, ce mécanisme atteint son plein régime.

Ce que l’on examine, jour après jour, ce n’est presque jamais la nuit du drame. Car l’accusation fait surtout défiler les témoins de sa vie privée: on appelle à la barre ceux qui savaient la séparation officieuse du couple; on détaille ses demandes de divorce, ses relations avec d’autres hommes, les cadeaux reçus… Les principaux arguments avancés pour démontrer sa culpabilité reposent sur les épisodes de sa vie galante, jusqu’à former l’image d’une mante religieuse.

La chercheuse Anna Norris, qui a consacré un ouvrage aux écrits de femmes incarcérées, l’a formulé avec une clarté qui dérange encore. Lors de ce procès, l’élément central du scandale n’est pas le rôle qu’elle aurait joué dans l’épisode où sa mère et son mari trouvent la mort. C’est sa liberté, le refus de se plier à ce que l’époque attend d’une femme qui suffit à faire d’elle un monstre. Un monstre lubrique, forcément criminel.

Rien, dans les débats, ne relie ces confidences intimes aux faits reprochés. Elles servent à construire un caractère, une typologie de perverse qui tient lieu de preuve.

Le retournement du regard

Ce qui frappe, dans son histoire, c’est la vitesse du basculement. Tant qu’elle reçoit dans son atelier de l’impasse Ronsin, tant qu’elle attire à sa table des ministres, des magistrats et des artistes, on la trouve charmante. Elle intrigue, elle plaît, on se dispute ses invitations.

Peu après le drame, tout se retourne contre elle. Elle ment, c’est vrai mais qui se demande pourquoi? Et si elle plaidait le faux pour savoir le vrai? Dans son rapport, un policier rapporte les propos tenus dans les couloirs de la Chambre des députés, et conclut par cette phrase qui glace les sangs : « On lui en veut peut-être d’avoir eu la chance de ne pas partager leur sort ».

Même des femmes réputées féministes ne l’épargnent pas. Séverine, l’une des premières journalistes françaises à avoir vécu de sa plume, qu’on appelle “la madone des opprimés”, ouvre le concours des formules assassines en la comparant à une « Méduse moderne qui roule ses serpents en bigoudis », condamnant l’accusée avant même l’ouverture des débats.

Un procès qui ne s’est jamais refermé

Plus d’un siècle plus tard, on pourrait croire l’affaire enterrée. Elle ne l’est pas.

En 1975, une émission de télévision revient sur son cas. La journaliste y décrit Marguerite Steinheil comme une courtisane délirante, hystérique et menteuse, en s’appuyant sur le seul nombre supposé de ses amants. En 1995, une thèse de doctorat consacrée à Félix Faure l’accable sur des dizaines de pages d’un vocabulaire qui relève moins de l’histoire que de l’insulte, jusqu’à commenter sa silhouette grassouillette  de “bagasse de luxe”. Près de 90 ans après son acquittement, on juge encore son corps.

Cet acharnement pose une question qui vaut encore aujourd’hui. 

Pourquoi éprouve-t-on le besoin d’accumuler autant d’anathèmes contre une femme dont on prétend par ailleurs qu’elle n’a joué aucun rôle notable ? La quantité d’injures finit par ressembler à un moyen de détourner le regard.

Le mécanisme n’a pas disparu. Une femme qui assume son image, sa parole ou sa visibilité s’entend encore reprocher d’en faire trop, de chercher l’attention, de calculer. Le soupçon a changé de vocabulaire. Il n’a pas changé de nature.

Regarder autrement

Madame S ne cherche pas à faire de Marguerite Steinheil une innocente exemplaire. Elle a menti, elle a manœuvré, elle s’est parfois enfermée dans ses propres récits.

Le livre propose autre chose : cesser de la lire à travers les mots de ceux qui l’ont jugée. Ce qu’on découvre alors, ce n’est pas une femme scandaleuse. C’est une femme sur laquelle une époque entière a projeté ses contradictions autour du désir, du pouvoir et de la liberté des femmes.

Elle a été acquittée, mais n’a jamais recouvré son innocence. C’est peut-être cela, au fond, le vrai verdict de son procès.

Sylvie Lausberg

Commander Madame S ➡️ https://www.fnac.com/a16501862/Sylvie-Lausberg-Madame-S

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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