Une femme pleure, on la soupçonne de jouer la comédie. Elle se défend avec vigueur, on la trouve agressive. Elle garde son calme, on lui reproche sa froideur. Elle sourit, on doute de sa souffrance.
Que lui reste-t-il ?
En 1909, Marguerite Steinheil comparaît devant les assises de Paris. Plus d’un siècle après, aux États-Unis, la journaliste E. Jean Carroll affronte Donald Trump devant la justice civile. Les affaires n’ont ni la même nature ni les mêmes enjeux. Pourtant, elles soulèvent une question commune : une femme peut-elle exprimer sa colère sans que cette émotion soit utilisée pour discréditer sa parole ?
1909 : quelle émotion attend-on d’une accusée ?
Lorsque Marguerite Steinheil entre dans le tribunal, l’opinion connaît déjà sa réputation. Depuis la mort de son mari et de sa mère, impasse Ronsin, les journaux ont multiplié les hypothèses, les fantasmes et les commentaires sur sa vie privée.
Devant les jurés, elle doit répondre d’une accusation de double meurtre. Mais l’audience devient également un examen de sa personnalité.
Ses pleurs et ses évanouissements alimentent les commentaires, comme si la douleur qu’elle manifeste relevait nécessairement d’une représentation théâtrale.
La difficulté est redoutable : comment prouver sa sincérité lorsque chaque manifestation d’émotion peut être interprétée comme une stratégie ?
Marguerite Steinheil a donné des explications contradictoires au cours de l’enquête. Ce fait mérite d’être examiné. Mais il ne permet pas, à lui seul, de conclure que chacune de ses réactions serait une comédie.
Le 14 novembre 1909, elle est acquittée. L’affaire criminelle demeure irrésolue. Le jugement social, lui, continuera longtemps.
La colère des femmes a-t-elle toujours mauvaise réputation ?
Pendant des siècles, la colère a été associée à la puissance lorsqu’elle venait des hommes. Elle pouvait signifier l’autorité, le courage ou la volonté de défendre son honneur.
Chez les femmes, elle a souvent été rapprochée de l’excès, de l’instabilité ou du manque de maîtrise.
Cette différence dépasse les mots. Elle influence la manière dont une personne est écoutée.
Une femme indignée doit fréquemment accomplir un exercice supplémentaire : défendre sa cause tout en démontrant que son indignation est raisonnable. Son comportement risque alors de prendre davantage de place dans le débat que les faits qu’elle dénonce.
Pourtant, la colère n’est pas le contraire de la raison. Elle peut naître d’une injustice reconnue, d’une humiliation ou du sentiment que les recours ordinaires ont échoué.
Elle n’est pas non plus une preuve de vérité. Mais elle ne devrait jamais suffire à invalider une parole.
E. Jean Carroll : refuser que le silence ait le dernier mot
En 2019, la journaliste américaine E. Jean Carroll accuse publiquement Donald Trump de l’avoir agressée sexuellement dans les années 1990. Celui-ci nie les faits et l’accuse de mentir.
Carroll décide de porter l’affaire devant la justice.
En mai 2023, un jury civil fédéral reconnaît Donald Trump responsable d’agression sexuelle et de diffamation. Il accorde cinq millions de dollars de dommages et intérêts à E. Jean Carroll.
En janvier 2024, dans une procédure distincte concernant d’autres propos diffamatoires, un jury lui accorde 83,3 millions de dollars supplémentaires.
La première décision est devenue définitive après le refus de la Cour suprême américaine de réexaminer le dossier en 2026. La seconde fait encore l’objet de recours.
Ces procédures ne concernent pas un procès pénal et ne constituent pas une condamnation criminelle. Elles établissent néanmoins une responsabilité civile.
Au-delà des sommes, leur portée est considérable : une femme ayant publiquement mis en cause un homme parmi les plus puissants du monde est parvenue à faire reconnaître ses droits devant la justice.
Le droit de ne pas se comporter en victime idéale
Ce qui frappe chez E. Jean Carroll, c’est aussi sa manière d’occuper l’espace public.
Elle n’a pas toujours adopté le ton grave et réservé que l’on attend traditionnellement d’une victime. Elle a conservé son humour, son caractère et sa détermination.
Pourquoi faudrait-il renoncer à sa personnalité pour rendre sa souffrance crédible ?
Une femme victime de violences peut être en colère, rire, reprendre une activité professionnelle ou souhaiter que sa vie ne soit pas entièrement définie par ce qu’elle a subi.
Aucune de ces attitudes ne suffit à confirmer ou à contredire les faits.
C’est précisément là que les regards portés sur Marguerite Steinheil et E. Jean Carroll peuvent être rapprochés, malgré la différence fondamentale entre leurs affaires : on demande encore trop souvent aux femmes d’adopter le comportement que les autres jugent approprié à leur situation.
Leur parole est alors évaluée à travers une attente morale qui risque de masquer les éléments réellement pertinents.
De l’indignation à la reconquête de la parole
La colère ne transforme pas automatiquement une personne en héroïne. Elle ne dispense personne de répondre de ses actes.
Mais elle peut marquer un refus : celui de laisser d’autres raconter seuls ce qui vous est arrivé.
Dans Madame S, je reviens sur une femme dont la vie fut largement écrite et interprétée par les hommes de son époque.
Avec E. Jean Carroll, nous observons une autre forme de résistance : celle d’une femme qui utilise les moyens juridiques disponibles pour contester publiquement un récit portant atteinte à sa réputation.
Les contextes sont radicalement différents. Le point de rencontre se situe dans la bataille pour conserver une voix.
Le droit à la colère, le droit d’être entendue
Entre l’impasse Ronsin et les tribunaux new-yorkais, les droits des femmes ont considérablement évolué. Les possibilités de recours, la place accordée aux témoignages et les débats sur les violences sexuelles ont changé.
Mais une question demeure : pourquoi attend-on encore si souvent d’une femme qu’elle soit irréprochable dans sa manière de réagir ?
Le droit à la colère n’est pas un droit à être crue sans examen. C’est le droit de voir sa parole examinée sans que son émotion devienne, à elle seule, un motif de condamnation.
Relire Marguerite Steinheil à travers Madame S, puis observer le combat judiciaire d’E. Jean Carroll, c’est mesurer le chemin parcouru et celui qu’il reste à accomplir.
Une justice digne de ce nom ne devrait exiger ni larmes, ni silence, ni sourire, ni docilité.
Seulement des faits, des preuves et le droit, pour chacune, d’être entendue.
Sylvie Lausberg
Commander Madame S : https://www.fnac.com/a16501862/Sylvie-Lausberg-Madame-S
