Les oubliés de l’impasse Ronsin : l’affaire Marguerite Steinheil

marguerite steinheil

Une affaire criminelle ne met jamais une seule personne à l’épreuve. Elle ébranle tout un entourage, révèle les fidélités, éprouve les caractères et bouleverse parfois des existences entières. C’est dans ces moments que l’on découvre ceux qui tiennent bon sous l’orage. Cent dix-huit ans plus tard, on a retenu un nom : Marguerite Steinheil. Autour d’elle, pourtant, de nombreuses vies ont été traversées par le drame, puis presque effacées du récit.

Marthe, dix-sept ans

Elle avait dix-sept ans et devait se marier au mois de mai.

En un week-end, elle perd son père, sa grand-mère et son avenir de jeune mariée : ses fiançailles sont rompues dans la foulée. C’est elle qui enterre seule sa grand-mère, quelques jours après son père, pendant que sa mère reste alitée. La presse note qu’elle semblait flotter dans un désert de mains tendues et de condoléances affectées.

Trois ans plus tard, elle épouse un jeune peintre italien, Raphaël del Perugia. Les photographes l’attendent dès sept heures du matin devant l’église. La bousculade est telle qu’elle s’empêtre dans les plis de sa robe, trébuche et s’évanouit devant l’autel. Il faut que le clergé expulse les reporters de l’édifice, puis la fasse sortir par une porte dérobée. Un journaliste du Figaro s’en indigne et demande dans quel pays l’on vit.

Le 24 décembre 1911, elle accouche à Londres d’un garçon, Serge, et demandera rapidement le divorce… qui n’existe pas dans la législation italienne. Séparée de corps par jugement, elle devient veuve quatre ans plus tard, lorsque le père de Serge est déclaré mort pour la France en mai 1915. Il avait vingt-sept ans.

Les accusés à tort

Rémy Couillard avait vingt ans. Valet de maison, blond et finaud, il éprouvait une secrète compassion pour son maître, qu’il voyait dîner seul à la cuisine. C’est lui qui, au matin du drame, découvre sa patronne ligotée et appelle au secours par la fenêtre.

Quelques mois plus tard, sous l’influence de journalistes peu scrupuleux, Meg en vient à le soupçonner. Pour le mettre à l’épreuve, elle glisse une perle dans son portefeuille. Elle veut savoir ce qu’il sait. Mais cette volonté de percer le mystère n’excuse en rien son geste : Rémy passe à deux doigts de l’échafaud.

Elle récidive avec Alexandre, le fils de sa gouvernante. Le jeune homme bénéficie heureusement d’un alibi qui le disculpe. Lui, comme sa mère, n’en resteront pas moins fidèle à Meg, qui avait su se montrer attentive aux difficultés de cette  femme élevant seule son enfant.

Tous deux sortiront blanchis de cette affaire. Mais le destin réserve à Rémy Couillard une fin tragique : il tombe au champ d’honneur en juin 1916, à vingt-huit ans.

Cruelle ironie : son nom n’a traversé le temps que parce qu’il avait été injustement soupçonné.

Adolphe, qui savait?

On a beaucoup écrit sur Adolphe Steinheil : peintre sans ambition, dépressif, homosexuel refoulé, mari effacé dans l’ombre d’une épouse qui brillait pour deux.

Mais un document troublant semble avoir échappé à la curiosité de ceux qui ont prétendu percer les secrets du couple.

Trois semaines avant sa mort, Adolphe rédige une lettre à n’ouvrir qu’en cas de décès. Il y demande à être enterré au plus vite, en dernière classe de pompes funèbres, sans invitations, sans fleurs ni couronnes, dans la fosse commune. Il adresse un ultime adieu à sa femme et à sa fille.

À lire ces dispositions, on songe moins à un testament qu’aux dernières volontés d’un condamné.

Elles seront d’ailleurs presque entièrement respectées. Une cinquantaine de personnes assistent à la cérémonie religieuse, réduite au strict minimum. Les honneurs militaires auxquels lui donnait droit sa qualité de chevalier de la Légion d’honneur ne lui sont même pas rendus.

Mais la véritable énigme est ailleurs. Pourquoi un homme de son âge, trois semaines avant d’être assassiné, éprouve-t-il le besoin d’organiser ainsi ses propres funérailles ?

Personne, semble-t-il, ne s’est sérieusement interrogé sur les circonstances dans lesquelles cette lettre fut écrite. Ni sur ce qu’Adolphe pouvait savoir. Encore moins sur ce qu’il pouvait craindre.

Cette lettre pose une question demeurée sans réponse : Adolphe envisageait-il simplement sa mort, ou avait-il des raisons de la redouter ?

Mariette, celle qui tient bon

La gouvernante de Marguerite s’appelait Mariette Wolff. Une matrone au visage ingrat, au caractère bien trempé, féroce avec les journalistes et peu impressionnée par les gendarmes.

Engagée alors que son fils Alexandre était encore tout petit, Mariette bénéficiait auprès de Marguerite d’un privilège exceptionnel pour l’époque : non seulement sa patronne l’avait accueillie sous son toit, mais elle lui permettait d’y élever son enfant, sans avoir à choisir entre son travail et sa maternité.

Pour les femmes modestes contraintes de gagner leur vie, cette séparation était pourtant souvent inévitable. Faute de pouvoir garder leur nourrisson auprès d’elles, beaucoup le confiaient à une nourrice à la campagne, parfois très loin de leur domicile.

Les conditions d’accueil y étaient extrêmement inégales. Certains enfants étaient convenablement soignés, mais d’autres, placés dans des familles pauvres, qui en accueillent plusieurs pour compléter leurs revenus, souffraient du manque de lait, d’une alimentation inadaptée, d’une hygiène déplorable et de l’absence de soins. La mortalité des nourrissons placés en nourrice était particulièrement élevée, au point de susciter, dès le 19ee siècle, des enquêtes et des mesures de protection.

En permettant à Mariette de garder Alexandre auprès d’elle, Marguerite lui épargnait donc bien davantage qu’une séparation douloureuse : elle lui offrait la possibilité de veiller elle-même sur la santé et la survie de son enfant.

Dans un monde domestique régi par des hiérarchies rigides, où les mères seules étaient particulièrement vulnérables, ce geste n’avait rien d’anodin. Il révèle une Marguerite moins connue, sensible à la précarité des femmes et capable, dans sa propre maison, de s’affranchir des conventions de son milieu.

Lorsque l’affaire éclate, Mariette devient la cible de toutes les pressions. On lui propose de l’argent pour parler. On la pousse à quitter sa patronne et Paris, en brandissant la menace d’un lynchage populaire. Un reporter reconnaîtra sous serment l’avoir payée, avant de concéder à demi-mot qu’il l’avait également menacée.

Mais Mariette tient bon. Elle reste auprès de Marguerite, malgré les sollicitations, les intimidations et le scandale.

Une fois l’affaire terminée, cette femme que rien ne semblait devoir tirer de l’ombre des maisons bourgeoises saura pourtant tirer parti de sa soudaine notoriété : elle se présente aux élections, puis accepte de jouer son propre rôle dans une pièce de théâtre consacrée au crime demeuré irrésolu.

De gouvernante à personnage public, Mariette aura finalement fait de sa fidélité une forme d’indépendance.

Celui qu’on n’a jamais appelé

Au procès, tous ceux qui avaient approché Marguerite Steinheil ont été convoqués à la barre, jusqu’à son institutrice.

Un seul n’y a jamais paru.

C’était un comte ruiné, escroc, fiché à la Sûreté, dont les filatures le menaient de son domicile à l’impasse Ronsin, puis à Belleville, où il rencontrait des cambrioleurs professionnels.

Il s’était installé dans la vie de la maison de l’impasse Ronsin quelques mois avant le drame, avant de disparaître le soir du vernissage de l’exposition d’Adolphe Steinheil, dont il s’était improvisé conseiller.

Pourquoi cet homme, dont les fréquentations et les déplacements auraient pu intéresser les enquêteurs, n’a-t-il jamais été appelé à témoigner ?

Son absence du prétoire demeure l’un des silences les plus troublants du dossier.

Trois femmes, trois regards sur Marguerite

Elles ne sont pas nombreuses à avoir pris sa défense ou, plus tard, à avoir cherché à comprendre sa parole autrement qu’à travers le scandale.

Au lendemain de l’acquittement, une comédienne et femme de lettres nommée Régine Martial ouvre une souscription pour dédommager Marguerite Steinheil de son année de prison. Un geste rare en faveur d’une femme salie, accusée, isolée.

Lorsque la grande journaliste Séverine, seule femme présente au banc des journalistes, raille Meg en veuve joyeuse qui sable le champagne, c’est une lectrice qui lui répond. Elle s’appelle Annie de Pène, elle est féministe et amie de Colette. Elle rappelle que les femmes favorables à l’acquittement étaient bien plus nombreuses qu’on ne le prétendait.

Il faudra ensuite attendre 2003 pour qu’Anna Norris, professeure de littérature française, notamment à la Michigan State University, relise les Mémoires de Marguerite Steinheil comme l’un des premiers témoignages carcéraux féminins. Elle montre combien la parole de ces femmes criminalisées dérangeait la justice, la critique et l’opinion masculine : en refusant de se taire et en reprenant possession de son histoire, Marguerite faisait preuve d’une audace jugée insupportable.

Trois femmes, à des époques différentes, auront ainsi refusé, chacune à sa manière, de laisser le scandale tenir lieu de vérité.

Ce qu’ils et elles ont en commun

Leurs noms figurent dans les archives, les journaux, les témoignages. Pourtant, la mémoire collective ne leur a guère laissé de place. Le scandale a tout absorbé, concentrant la lumière sur une seule femme et rejetant dans l’ombre ceux dont il avait bouleversé l’existence.

Car l’affaire Steinheil ne se résume ni à une accusée ni à un crime irrésolu. Elle raconte aussi les fidélités mises à l’épreuve, les innocents soupçonnés, les vies brisées et les silences soigneusement entretenus.

Cent dix-huit ans plus tard, reprendre l’enquête, ce n’est pas seulement chercher qui a tué. C’est aussi retrouver celles et ceux que l’histoire a laissés au bord du chemin.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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