Trois robes noires et le procès de Marguerite Steinheil

Il y a des procès où l’on juge des faits. Et puis il y a ceux où chaque geste, chaque silence, chaque attitude semble devenir une preuve. Le procès de Marguerite Steinheil, en 1909, appartient à cette seconde catégorie.

Officiellement, il s’agit de comprendre ce qui s’est passé dans la nuit du drame de l’impasse Ronsin, où son mari et sa mère ont été tués. Mais très vite, l’audience déborde le cadre judiciaire. On ne regarde plus seulement une accusée. On observe une femme. Son visage, sa voix, ses réactions, son passé, ses amours, son corps, sa manière de se tenir.

Et même ses vêtements.

Dans Madame S, la figure de Marguerite Steinheil apparaît prise dans ce piège du regard. Au tribunal, rien n’est neutre. Une robe n’est jamais seulement une robe. Elle devient un signe, un message supposé, une stratégie que l’on croit deviner. Trois robes noires suffisent alors à raconter bien plus qu’une silhouette : elles disent le deuil, la défense, la suspicion et la violence d’un procès fait autant à une femme qu’à une accusée.

La robe noire du deuil

La première lecture est la plus évidente : le noir est la couleur du deuil.

Marguerite Steinheil arrive devant la cour après une tragédie intime. Elle a perdu son mari et sa mère dans des conditions atroces. Elle est à la fois mère survivante, veuve, fille endeuillée et accusée. Cette position est presque impossible à tenir. Car chaque signe de douleur peut être retourné contre elle.

Si elle pleure, on peut l’accuser de jouer la comédie. Si elle reste digne, on peut la dire froide. Si elle s’effondre, on peut y voir une manœuvre. Si elle se contient, on peut y lire de l’insensibilité.

La robe noire, dans ce contexte, semble d’abord rappeler la perte. Elle devrait dire la douleur. Mais dans un procès comme celui de Marguerite Steinheil, même le deuil devient suspect. On ne lui accorde pas le droit d’être simplement une femme frappée par la mort. On lui demande sans cesse de prouver que sa peine est sincère.

C’est là que le vêtement devient cruel : il ne protège pas. Il expose.

La robe noire de la respectabilité

La deuxième robe noire est celle de la respectabilité.

Au tribunal, une femme accusée ne doit pas seulement répondre aux questions. Elle doit aussi composer une image. Trop élégante, elle paraît provocante. Trop simple, elle semble calculatrice. Trop fragile, elle semble jouer un rôle. Trop assurée, elle paraît dangereuse.

Le noir peut alors devenir une tentative de neutralité. Une couleur sobre, grave, presque effacée. Une manière de dire : je ne cherche pas à séduire, je ne cherche pas à attirer l’attention, je me présente devant la justice avec sérieux.

Marguerite Steinheil, elle, porte déjà le fardeau d’une mauvaise réputation avant d’entrer dans la salle. Son nom a été associé au scandale, au pouvoir, aux hommes, à la séduction. Dès lors, aucune tenue ne peut vraiment être neutre. Même la sobriété devient interprétable.

C’est toute la violence du regard social : il décide à l’avance du sens des choses. Une même robe noire peut être lue comme une marque de dignité ou comme un costume bien choisi. Une même attitude peut être perçue comme de la retenue ou comme une mise en scène.

La respectabilité, pour une femme déjà jugée par l’opinion, devient presque impossible à atteindre.

La robe noire de l’accusation

La troisième robe noire est peut-être la plus symbolique. C’est celle que les autres lui font porter.

Car au fond, le procès de Marguerite Steinheil ne se contente pas d’examiner une affaire criminelle. Il habille peu à peu l’accusée d’un rôle. On la transforme en femme fatale, en menteuse, en séductrice, en manipulatrice et, pour tout dire, en criminelle. On ne cherche plus seulement à savoir ce qu’elle a fait. On veut prouver ce qu’elle serait.

Dans cette logique, la robe noire n’est plus celle qu’elle choisit. C’est celle que l’époque lui impose. Une robe de soupçon, de rumeur, de condamnation morale.

Le noir devient alors une couleur chargée d’imaginaire. Il évoque le mystère, le danger, le secret, la faute. Il permet de dessiner une silhouette plus forte que la réalité : celle d’une femme obscure, insaisissable, forcément coupable de quelque chose.

Et c’est précisément ce que Madame S permet de questionner. Le livre invite à regarder au-delà de cette image figée. Derrière la robe noire, il y a une femme. Une femme complexe, contradictoire, blessée, parfois fuyante, mais jamais réductible au personnage que l’on a fabriqué autour d’elle.

Quand le vêtement devient une pièce du procès

Ce que raconte l’histoire de ces robes noires, c’est la manière dont le corps des femmes est pris dans le jugement. On ne se contente pas d’écouter ce qu’elles disent. On regarde comment elles apparaissent. On interprète leur tenue, leur visage, leur posture, leur silence.

Le vêtement devient presque une pièce du dossier.

Cette mécanique n’appartient pas seulement à la Belle Époque. Aujourd’hui encore, les femmes exposées publiquement voient leurs vêtements commentés avec une intensité particulière. Trop court, trop strict, trop voyant, trop triste, trop travaillé, pas assez. La tenue devient un langage que les autres traduisent souvent contre elles.

Marguerite Steinheil n’a pas seulement été jugée par une cour. Elle a été regardée par une société entière, avide de signes à interpréter. Ses robes noires racontent ce regard-là : un regard qui prétend lire la vérité dans l’apparence.

Relire Marguerite Steinheil autrement

Trois robes noires, donc. Trois manières de regarder une femme : comme une veuve, comme une accusée, comme un symbole.

Mais aucune de ces robes ne suffit à dire Marguerite Steinheil. Elles racontent surtout ce que son époque voulait voir en elle. Elles révèlent moins une vérité sur cette femme qu’une vérité sur ceux qui la jugeaient, et qui continuent à le faire.

C’est là que Madame S devient essentiel. Le livre ne cherche pas à effacer les zones d’ombre. Il ne transforme pas Marguerite Steinheil en figure parfaite. Il a une autre ambition : lui rendre l’épaisseur d’un être humain.

Derrière les robes noires, derrière le procès, derrière les surnoms et les récits faciles, il y a une femme que l’histoire a trop souvent regardée comme une énigme à condamner plutôt qu’un être humain à comprendre.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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