La laïcité s’est construite dans une République fracturée : Dreyfus, l’Affaire Steinheil et les combats de la vérité

On imagine souvent la République comme un bloc solide, construit sur des principes clairs : liberté, égalité, fraternité, laïcité. Pourtant, ces mots ne sont pas nés dans le calme. Ils se sont construits dans les crises, les conflits, les mensonges, les fractures politiques et les affrontements idéologiques.

À la fin du XIXe siècle, la France est loin d’être apaisée. L’affaire Dreyfus divise le pays en profondeur. L’antisémitisme s’affiche publiquement. La confiance envers l’armée, la justice, la presse et les institutions est violemment ébranlée. Dans ce climat, la vérité elle-même devient un champ de bataille.

C’est dans cette France-là que s’inscrit l’histoire de Marguerite Japy-Steinheil, racontée dans Madame S. Son nom est souvent associé au scandale, à Félix Faure, à la rumeur, puis au procès de 1909. Mais la replacer dans son époque permet de comprendre autre chose : elle vit dans une République moderne en apparence, mais profondément travaillée par la défiance, les luttes de pouvoir et les récits fabriqués.

L’affaire Dreyfus : une République face à ses mensonges

L’affaire Dreyfus commence comme une affaire militaire. Elle devient très vite une crise nationale. Un officier juif, Alfred Dreyfus, est condamné pour trahison dans un contexte où l’antisémitisme structure une partie du débat public. Autour de lui, la France se divise entre ceux qui veulent défendre l’armée à tout prix et ceux qui exigent que la vérité soit reconnue.

Avec J’accuse…!, publié par Émile Zola dans L’Aurore en janvier 1898, l’affaire entre dans une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement du sort d’un homme, mais de la capacité de la République à regarder ses propres fautes. Car ce que dénonce le grand écrivain, c’est l’injustice faite au capitaine Dreyfus et le silence coupable des plus hauts responsables de l’Etat.

Ce moment est essentiel, parce qu’il révèle une République fragile. Non pas fragile parce qu’elle serait faible, mais parce qu’elle doit affronter ses contradictions : est-elle capable de défendre la justice contre la raison d’État ? De préférer la vérité au prestige de l’armée ? Peut-elle résister aux antisémites et aux réactionnaires de tout poil qui gangrènent la société ?

Marguerite Steinheil dans une France inflammable

Lorsque Félix Faure meurt à l’Élysée en février 1899, l’affaire Dreyfus est encore au cœur de toutes les tensions. Sa disparition n’est donc pas seulement un événement intime ou médical. Elle survient dans une France politiquement et socialement explosive.

Marguerite Japy-Steinheil se retrouve alors prise dans un récit qui la dépasse. Le scandale de la mort présidentielle permet d’attaquer le pouvoir par le ridicule, par l’allusion sexuelle, par la rumeur. La jeune maîtresse est une figure commode : celle par qui l’on peut salir un homme d’État, et à travers lui, une République déjà contestée.

Dans ce contexte, l’intime devient politique. La vie privée, le corps, les relations, les silences, tout peut être utilisé comme arme. Marguerite Steinheil n’est pas encore l’accusée de 1909, mais une réputation commence déjà à se construire autour d’elle.

Une réputation qui sera utilisée à nouveau, et ne perdra jamais de sa force.

La laïcité, réponse politique à une République divisée

Quelques années plus tard, la loi du 9 décembre 1905 vient organiser la séparation des Églises et de l’État. Ce texte est aujourd’hui considéré comme l’un des grands fondements de la laïcité française. Mais là encore, il ne naît pas dans une République tranquille. Il est le produit d’un long conflit entre l’État et l’Église, entre les républicains et les défenseurs de l’ordre religieux traditionnel.

Aristide Briand y joue un rôle central. En 1905, il est rapporteur d’une commission spéciale chargée de travailler sur la séparation des Églises et de l’État. L’Assemblée nationale souligne qu’il présente alors une proposition d’apaisement, modérée et équilibrée, autour de deux principes : le libre exercice du culte et l’absence de financement public des cultes.

La loi est finalement promulguée le 9 décembre 1905, après plusieurs mois de débats tumultueux. Elle ne tombe donc pas du ciel. Elle répond à une nécessité politique : tenter de stabiliser une République traversée par les conflits de croyance, les soupçons d’influence, les luttes entre vérité religieuse, vérité d’État et liberté de conscience.

La vérité comme combat républicain

Le lien entre Dreyfus, l’Affaire Steinheil et la laïcité peut sembler indirect. Pourtant, il y a un point commun : la question de la vérité.

Dans l’affaire Dreyfus, la vérité est étouffée par le secret, les faux, l’antisémitisme et la raison d’État. Dans l’affaire Steinheil, la vérité est recouverte par la rumeur, les surnoms, les fantasmes et les lectures morales. Dans la construction de la laïcité, la République cherche à organiser un espace où l’État ne soit plus soumis à une autorité religieuse, et où les citoyens puissent coexister malgré leurs croyances.

Ces trois histoires posent une même question : comment une République peut-elle tenir lorsque les institutions ne sont plus respectées, lorsque les récits se concurrencent, lorsque les passions collectives prennent le dessus sur les faits ?

Marguerite Steinheil, à sa manière, fait figure d’exemple dans ce moment très particulier. Car elle est prise dans une époque où la presse et l’opinion publique sont de plus en plus puissantes, où les femmes proches du pouvoir sont regardées avec suspicion, où le scandale peut servir à exprimer des tensions politiques plus larges.

Madame S, ou l’autre visage de la République

Lire Madame S dans ce contexte, ce n’est pas seulement relire un destin féminin singulier. C’est observer la République depuis ses zones troubles : ses rumeurs, ses procès, ses mensonges, ses humiliations publiques, ses contradictions autour de la vérité.

Marguerite Steinheil n’est pas Dreyfus. Son histoire n’a pas la même portée judiciaire, politique ou morale. Mais elle appartient au même climat : celui d’une France obsédée par la trahison, la pureté, la faute, la loyauté, le scandale et la vérité cachée.

La laïcité républicaine s’est construite dans ce monde-là. Non comme une idée abstraite, mais comme une réponse à une société fracturée, où les institutions devaient apprendre à résister aux pressions, aux dogmes, aux intérêts et aux récits concurrents.

C’est ce qui rend le récit de Madame S si pertinent aujourd’hui. Derrière le scandale Steinheil, il y a bien plus qu’une affaire intime. Il y a une époque entière qui doute, accuse, fabrique des coupables et cherche, difficilement, à faire émerger une vérité commune.

Et peut-être est-ce cela, au fond, le combat républicain le plus fragile : non pas proclamer une vérité, mais créer les conditions pour qu’elle puisse être démontrée et entendue.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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