Le corps des femmes comme champ de bataille politique : de Meg Steinheil aux rumeurs contemporaines

Une rumeur circule sur le corps d’une femme. Elle n’est étayée par rien. Elle se répand malgré tout, parce qu’elle ne vise pas cette femme : elle vise l’homme d’État auquel elle est liée. Et à travers lui, ce sont les institutions la cible. Cela vaut pour 1899, comme pour aujourd’hui! 

1899 : une femme sans nom, une République visée

Quand Félix Faure meurt à l’Élysée, le 16 février 1899, la France est déchirée par l’affaire Dreyfus. Les adversaires de la République parlementaire tiennent leur occasion. En quelques jours, les récits se multiplient. Des lettres anonymes accusent sa maîtresse “Madame S.”  d’avoir empoisonné le président pour le compte des dreyfusards. Dans le camp opposé, on affirme que les Juifs l’ont supprimé au moyen d’un cigare au cyanure. Tout sera démenti : pas de poison, pas d’autopsie, une thèse médicale d’apoplexie.

Ce qui compte n’est pas ce que ces versions racontent. C’est ce qu’elles permettent : installer l’idée d’une République corrompue en passant par le corps d’une femme plutôt que par un argument politique.

Détail décisif : les journaux ne publient jamais son nom. On oriente même les soupçons vers une actrice, Cécile Sorel. Cela tombe bien, pour désigner une certaine “Madame S.. Ciblée sans être nommée, Marguerite Steinheil se trouve dans l’impossibilité juridique d’attaquer en diffamation. On ne poursuit pas une allusion.

Ses premiers surnoms datent de ces semaines-là : la Brinvilliers, Lucrèce Borgia, la Circé de la République. Aucun ne renvoie à un fait. Aucun n’appartient non plus à son époque. Empruntés à l’Antiquité, à la Renaissance, à l’Ancien Régime, ils la rangent dans une catégorie intemporelle, celle de la femme qui signe la perte des puissants. Ce déplacement dispense de rien prouver.

Le silence des journaux n’est d’ailleurs qu’une façade. Dans les notes de police circule une information autrement précise, qui désigne l’épouse d’un peintre décoré peu avant et donne jusqu’à son adresse. La presse se tait. Les administrations savent.

Le corps comme raccourci

Pourquoi le corps ? Parce qu’il dispense d’argumenter.

Insinuer qu’une femme proche du pouvoir n’est pas ce qu’elle prétend être excite la curiosité. L’insinuation se transmet seule et survit aux démentis, puisqu’elle n’a jamais reposé sur une preuve.

Et elle a cette propriété redoutable : plus la personne visée se défend, plus elle semble avoir quelque chose à cacher. Le démenti devient une pièce à charge du dossier. C’est ce qui rend ces attaques si difficiles à combattre, hier comme aujourd’hui : elles transforment chaque réponse en aveu supposé.

Il y a enfin une raison plus perverse encore. Viser la femme plutôt que l’homme public permet d’atteindre le président qui, décédé, ne peut plus se défendre.

1909 : juger une vie plutôt qu’une nuit

Neuf ans plus tard, ce mécanisme entre dans un prétoire.

Au procès de novembre 1909, on n’examine presque jamais la nuit du drame de l’impasse Ronsin. On examine la vie amoureuse de Meg, ses demandes de divorce, la séparation officieuse d’avec son mari. Dès la première audience, le président de la cour déroule un catalogue de stéréotypes: menteuse, comédienne, dévergondée, vénale. L’accusée relève qu’on ne la poursuit pas pour avoir eu des amants. Son avocat proteste : la Cour insulte sa cliente! Mais le mal est fait.

La chercheuse Anna Norris l’a démontré : l’objet réel du scandale n’est pas le rôle qu’elle aurait joué dans ces deux morts, c’est sa liberté.

2026 : les mêmes ressorts, d’autres outils

Le parallèle contemporain est sous nos yeux. Il est documenté par la justice.

Depuis 2021, circule en ligne une rumeur affirmant que l’épouse du président de la République serait née homme. Elle est fausse : le prénom qu’elle mobilise est celui du frère aîné de Brigitte Macron. Elle a pris une ampleur internationale à partir de 2024, relayée par une influenceuse américaine auprès de plusieurs millions d’abonnés.

La réponse judiciaire est instructive. En juillet 2025, la voie de la diffamation échoue en appel, avec une motivation qui mérite d’être lue : la cour refuse de considérer qu’une transition de genre constitue, en elle-même, une atteinte à l’honneur ou à la considération. Elle ne valide nullement la rumeur : elle dit que l’imputation d’une transidentité n’est pas, juridiquement, diffamatoire en soi 

C’est par une autre porte que la sanction est tombée. Le 5 janvier 2026, le tribunal correctionnel de Paris a condamné dix personnes pour harcèlement moral aggravé commis en ligne. Ce n’est plus le contenu du propos qui est puni, c’est la meute. Un volet civil se poursuit aux États-Unis, encore pendant à ce jour.

Les chercheurs ont donné un nom à ce phénomène : la transvestigation, ces prétendues enquêtes qui scrutent l’apparence de femmes de pouvoir pour remettre en cause leur identité. Elles ont visé Michelle Obama, Kamala Harris, des artistes de premier plan. Ce ne sont pas des cas isolés, c’est un procédé.

Comme en 1899, ces rumeurs se présentent sous les habits de l’investigation. On ne dit pas que l’on calomnie, on dit que l’on cherche la vérité et que l’on refuse la version officielle. Le vocabulaire de l’enquête sert de laissez-passer à ce qui n’en est pas une. Les lettres anonymes de février 1899 prétendaient elles aussi révéler ce que l’État dissimulait.

Ce qui a changé, ce qui n’a pas bougé

Le droit a progressé. Marguerite Steinheil n’avait aucun recours. Aujourd’hui, le harcèlement en ligne porte un nom juridique et des condamnations tombent.

Le reste est identique. On continue d’atteindre une institution en passant par le corps d’une femme. On continue de préférer l’insinuation à l’argument. Et on continue de fabriquer des surnoms qui dispensent de toute démonstration.

C’est aussi ce que raconte Madame S. Voilà pourquoi cette affaire d’un autre siècle se lit comme un mode d’emploi de la nôtre.

Sylvie Lausberg

Commander Madame S ➡️ https://www.fnac.com/a16501862/Sylvie-Lausberg-Madame-S

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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