Le 16 février 1899, le président de la République meurt à l’Élysée. En quelques heures, un accident médical devient une affaire d’État. En quelques jours, une femme qui n’a rien décidé se retrouve au centre d’une bataille politique dont elle n’est pourtant pas l’enjeu principal.
Cette femme, c’est Marguerite Steinheil.
L’épisode aurait pu rester une scène embarrassante, seulement racontée à demi-mot dans les salons. Il devient bien davantage : une rumeur nationale, une plaisanterie, une arme. Comprendre ce moment, c’est comprendre comment une vie privée peut être transformée en munition politique.
Dans Madame S, cette histoire prend une résonance particulière. Elle ne raconte pas seulement un scandale intime de la Belle Époque. Elle montre comment la présence d’une femme peut servir à tourner en dérision non seulement un homme, mais tout un régime.
Un président meurt, un régime vacille
Il faut se souvenir du contexte. En février 1899, la France est déchirée par l’affaire Dreyfus. La République parlementaire compte des adversaires puissants, organisés, déterminés à la fragiliser. Pour le camp antidreyfusard, Félix Faure représente encore un atout, un verrou : il s’oppose depuis le début à la révision du procès de Dreyfus. Mais sa conviction vacille… et sa mort modifie le rapport de force.
Émile Loubet est élu. La révision devient possible. La disparition de Félix Faure n’arrive donc pas dans un moment neutre. Elle intervient dans une France inflammable, où chaque événement peut devenir un signe, une preuve, une occasion d’attaquer. En guise d’épitaphe, Clemenceau, son adversaire politique à qui l’on attribue aussi la célèbre formule “Il voulait être César, il ne fut que Pompée !”, publie dans L’Aurore un article d’une ironie cruelle, moquant feu le président dont la disparition “ne fait pas un homme de moins en France” . Le ton est donné. Ce n’est plus un deuil national. C’est un champ de bataille. Et dans ce champ de bataille, la circonstance intime de la mort devient une occasion idéale. Un président mort à l’Élysée, auprès d’une femme dit-on, et dans une situation que l’époque juge immédiatement scandaleuse : il n’en faut pas davantage pour que la fonction présidentielle perde soudain de sa hauteur. Le palais officiel devient décor de plaisanterie. Le pouvoir est ramené au corps, au désir, à la faiblesse.
Une femme qu’on désigne sans la nommer
Dans les jours qui suivent, Marguerite Steinheil occupe une place étrange. Elle est au cœur de toutes les conversations, mais son nom circule surtout par allusions. On laisse entendre plus qu’on ne dit : la femme d’un peintre, Madame S. On brouille parfois les pistes, jusqu’à orienter les soupçons vers d’autres femmes.
Cette situation est redoutable. Comment se défendre contre une rumeur qui ne vous nomme pas clairement ? Comment attaquer une insinuation ? Comment reprendre la main sur son histoire quand tout le monde semble savoir, mais que personne n’affirme vraiment ?
Publiquement, la raison d’État protège les apparences. En coulisses, tout le monde sait de qui il s’agit. Marguerite Steinheil devient une présence fantôme : officiellement tenue à distance, mais obsédante dans les rapports, les conversations et les récits.
Les surnoms apparaissent très vite. On la compare à Circé, à Dalila, à des figures féminines associées à la perte des hommes puissants. Ces noms ne prouvent rien. Ils ne décrivent rien. Leur fonction est beaucoup plus brutale : transformer une femme en symbole.
Elle n’est plus seulement celle qui se serait trouvée auprès du président au moment de sa mort. Elle devient l’image commode de la chute, de la corruption, de la perdition.
Trois récits, une seule cible
Les versions contradictoires se multiplient. Certains parlent d’empoisonnement. D’autres imaginent des complots. On évoque des dreyfusards, des antidreyfusards, des ennemis cachés, des scénarios invérifiables. La thèse médicale officielle parle d’apoplexie, mais le récit public a déjà pris une autre direction.
Ce qui compte alors n’est plus seulement la vérité des faits. C’est l’usage que l’on peut en faire.
Dans chaque version, la République apparaît affaiblie, infiltrée, ridicule ou indigne. Et Marguerite Steinheil devient le point de passage idéal. Par elle, l’attaque politique devient plus frappante. Plus facile à raconter. Plus facile à retenir.
Attaquer un régime sur ses idées demande des arguments. L’attaquer en ciblant le défunt demande seulement une formule. Une plaisanterie circule plus vite qu’une démonstration. Elle frappe davantage les esprits. Et surtout, elle traverse le temps.
Quand la dérision prépare la violence politique
On pourrait considérer qu’il s’agit d’ une simple anecdote graveleuse. Pourtant, quelques jours plus tard, la tension politique prend une forme très concrète.
Le 23 février 1899, lors des funérailles nationales de Félix Faure, le boulangiste Déroulède tente d’entraîner le général Roget vers l’Elysée pour renverser la République parlementaire. Le complot échoue, mais révèle le climat du moment.
Pendant une semaine, le sommet de l’État a été moqué, sexualisé, abaissé symboliquement. Puis certains essaient de passer du ridicule à l’action politique. C’est exactement le même procédé lorsqu’on sexualise verbaliment une femme; l’injure prépare l’agression physique.
Dans ce contexte, Marguerite Steinheil n’est pas le véritable enjeu. Elle est l’instrument d’un récit. Sa présence sert à rendre le pouvoir grotesque, à faire de la République une scène de boulevard, à transformer une crise institutionnelle en scandale de chambre.
Une réputation prête à resservir
Neuf ans plus tard, lorsque son mari et sa mère sont retrouvés morts impasse Ronsin, une partie du travail est déjà fait. Marguerite Steinheil n’arrive pas devant l’opinion comme une inconnue. Le personnage existe déjà. Les surnoms circulent encore. Le soupçon est disponible.
Il n’est plus nécessaire de fabriquer la femme scandaleuse. Il suffit de la réactiver.
C’est peut-être la leçon la plus dure de cette histoire : une réputation construite pour servir un combat politique ne disparaît pas quand ce combat s’achève. Elle reste en réserve. Elle attend le moment où l’on pourra s’en servir à nouveau.
Lire Madame S autrement
Lire Madame S, c’est donc revenir à cette question : que fait une société lorsqu’elle transforme l’intime en arme ?
La mort de Félix Faure a longtemps été racontée comme un épisode grivois. Mais derrière le bon mot, la violence est plus profonde : c’est celle d’un récit qui utilise une femme pour ridiculiser le pouvoir, sexualiser une crise politique et fabriquer une réputation sulfureuse dont les flammes brûlent toujorus.
Marguerite Steinheil n’a pas seulement été une femme présente au mauvais moment. Elle est devenue l’image commode d’une République que l’on voulait salir, fragiliser ou tourner en dérision.
Et pour cela que lire Madame S c’est aussi reprendre cette histoire à hauteur de femme, et déjouer la terrible mécanique qui la vise elle, et beaucoup d’autres.
Sylvie Lausberg
