Quand les femmes parlent, le tribunal invisible se met en marche, l’histoire de Marguerite Steinheil

Il existe un tribunal qui ne siège nulle part. Pas de salle d’audience, pas de juge, pas de procédure, pas de délai d’appel. Il se réunit dès qu’une femme prend la parole en public et il rend son verdict avant même que la première question ne lui soit posée. L’affaire Marguerite Steinheil en offre la démonstration la plus nette que je connaisse.

Un tribunal qui ne juge pas les faits.

Ce tribunal ne s’intéresse pas à ce qu’une femme dit. Il s’intéresse à sa manière de le dire.

Parle-t-elle peu ? Elle dissimule. Parle-t-elle bien ? Elle récite. Pleure-t-elle ? Elle surjoue. Se tient-elle droite ? Elle manque de cœur. Chacune de ces lectures est disponible en permanence et l’on choisit celle qui confirme ce qu’on pensait déjà. Voilà pourquoi il est si difficile d’en sortir : ce n’est pas un raisonnement, c’est un dispositif.

Marguerite Steinheil l’a affronté pendant dix-huit mois, dans sa forme la plus brutale.

Novembre 1908 : la nuit où deux journalistes ont pris la place de la justice

L’épisode est établi par les archives et il reste stupéfiant.

Le 25 novembre 1908, Marguerite Steinheil ressort libre du Palais de Justice. Deux reporters l’attendent devant sa porte, Marcel Hutin de L’Écho de Paris et Georges Poidebard – qui se fait appeler de Labruyère – du Matin. Ils vont l’interroger toute la nuit. Ils lui expliquent qu’elle est perdue, que sa fille le sera aussi, que la foule veut incendier sa maison. Puis, quand elle vacille, ils changent de registre et invoquent sa mère morte pour l’attendrir. Ils exigent le nom  des coupables.

Elle en donne un. Ils secouent la tête : celui-là ne fera pas l’affaire. Elle en donne un deuxième, un troisième. Il faudra qu’elle prononce le nom qui convient au récit pour qu’ils tiennent leur article. Ils le publieront le lendemain matin dans leurs journaux respectifs.

Cette accusation, arrachée à une femme épuisée par deux hommes qui n’avaient aucune qualité pour l’interroger, provoquera sa perte. Le procureur général le reconnaîtra d’ailleurs par écrit quelques jours plus tard : cette intrusion de la presse dans la procédure judiciaire est un abus détestable qui expose aux erreurs les plus graves. Elle n’entraînera cependant aucune sanction.

Ce jour-là, le tribunal invisible n’a pas commenté l’enquête. Il l’a remplacée.

« C’est trop bien, précisément »

Un an plus tard s’ouvre le vrai procès. On pourrait croire que la parole y retrouve ses droits. C’est l’inverse qui se produit.

Marguerite Steinheil se défend corps et âme, pendant trois audiences. Elle est vive, précise, elle réplique. Et c’est exactement ce qu’on lui reproche. Séverine, l’unique femme présente au banc des journalistes, note dans sa chronique que le public, le jury et la presse trouvent cette défense trop habile pour être honnête et qu’ils restent sur leurs gardes.

Arrêtons-nous sur ce raisonnement. Il ne s’agit plus de savoir si ce qu’elle affirme est exact. Il s’agit de savoir si elle s’exprime trop bien. Une femme maladroite aurait été jugée limitée; si elle s’avère éloquente, c’est qu’elle manipule. Il n’existe aucune manière correcte de se défendre lorsque le verdict porte sur la forme plutôt que sur le fond.

Un quotidien s’en inquiétera pendant les débats, rappelant que tant qu’elle n’a pas quitté la salle, une accusée reste innocente et a droit à toutes les considérations. En vain !

Écrire, malgré tout

Il reste une prise de parole que ce tribunal ne pouvait pas empêcher: l’écriture.

C’est en cellule, à Saint-Lazare, que Marguerite Japy-Steinheil rédige l’essentiel de ses Mémoires. La chercheuse Anna Norris, qui a étudié les textes de femmes incarcérées, a dévoilé  ce qui s’y joue. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer; il s’agit de reprendre la main sur son propre récit et  de protéger sa fille de la honte qu’on propulse sur elle. 

Marguerite fut la première à franchir ce pas. Il faudra attendre les années 1960 pour que d’autres œuvres carcérales féminines paraissent en France.

Le tribunal invisible n’a pas fermé ses portes

Une femme qui prend la parole publiquement aujourd’hui sait à quel point on jugera d’abord sa manière. Sa parole est examinée avant d’être écoutée. Son ton pèse plus lourd que son contenu.

Les tribunes ont changé, les réseaux ont remplacé les journaux, l’audience se compte désormais en clics et en partages. Le mécanisme, lui, fonctionne à l’identique.

C’est ce que permet de comprendre Madame S : l’affaire de l’impasse Ronsin n’est pas seulement une énigme criminelle non résolue. C’est le dossier d’un procès qui s’est tenu ailleurs, sans juge, sans appel possible. Et enaccréditant le récit d’une putain criminelle, nous participons volontairement ou non à perpétuer cette injustice.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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