Quand être mère ne suffit jamais : de la Belle Époque au mommy-shaming moderne, autour de Madame S et Marguerite Steinheil

On imagine souvent que la maternité, devenir mère protège les femmes. Qu’elle inspire le respect, adoucisse le regard des autres ou mette à distance les jugements. Comme si devenir mère conférait naturellement une forme de légitimité sociale.

L’histoire raconte pourtant tout autre chose.

Être mère n’a jamais suffi à mettre les femmes à l’abri du contrôle, du soupçon ou de la condamnation. Bien au contraire. La maternité crée de nouvelles attentes, de nouvelles obligations et de nouveaux critères de jugement. Il ne suffit pas d’être mère : il faut être une bonne mère, selon des normes qui évoluent avec les époques mais qui restent remarquablement exigeantes.

À travers Madame S et le destin de Marguerite Steinheil, on découvre que cette injonction n’est pas nouvelle. Déjà, au début du XXᵉ siècle, une femme dont la vie sentimentale ou la liberté dérangeait pouvait voir sa maternité remise en cause. Il ne s’agissait plus seulement de juger la femme, mais aussi la mère.

Plus d’un siècle plus tard, les réseaux sociaux ont donné un nom à ce phénomène : le mommy-shaming. Les formes ont changé, pas le mécanisme. Aujourd’hui encore, les mères sont scrutées, évaluées et critiquées pour leur manière d’élever leurs enfants, de travailler, de s’habiller, de nourrir leur bébé, de voyager, de reprendre une vie amoureuse ou simplement de prendre du temps pour elles. Être mère ne protège pas du jugement social. Bien souvent, cela l’intensifie.

La maternité : une protection en apparence

Dans l’imaginaire collectif, la mère occupe une place singulière. Elle incarne le soin, la disponibilité, le dévouement, la stabilité. Pendant des siècles, cette figure a constitué l’un des principaux modèles de la féminité.

Mais cette idéalisation a un prix.

Plus la maternité est présentée comme une vocation naturelle, plus les attentes deviennent écrasantes. Une mère est censée être présente sans être envahissante, protectrice sans être possessive, attentive sans s’oublier, épanouie sans paraître trop indépendante. Le moindre écart par rapport à cet idéal expose à la critique.

La maternité ne fait donc pas disparaître le regard social. Elle le rend plus exigeant. Chaque choix devient susceptible d’être évalué : l’éducation, le travail, la disponibilité, la vie affective, le corps, la fatigue, les absences, les ambitions. Comme si devenir mère signifiait renoncer au droit d’être simplement une femme.

Autrement dit, la maternité ne protège pas du jugement : elle déplace le regard et accentue la critique.

Marguerite Steinheil : quand la femme fait oublier la mère

Dans Madame S, le destin de Marguerite Steinheil illustre parfaitement ce mécanisme.

Parce qu’elle est perçue comme une femme libre, indépendante et sexuellement émancipée, sa maternité cesse d’être regardée pour elle-même. Sa réputation de femme contamine le regard porté sur la mère qu’elle est. Son attachement à sa fille, pourtant bien réel, disparaît derrière une image construite par les fantasmes et les préjugés.

Il ne suffit plus d’évaluer ses actes : c’est son identité tout entière qui est mise en accusation. Une femme jugée moralement « douteuse » devient aisément une mère suspecte. Comme si la liberté féminine et la maternité étaient incompatibles.

Ce glissement est révélateur d’un mécanisme ancien qui demeure étonnamment actuel : lorsqu’une femme ne correspond plus à l’idéal attendu, ce n’est pas seulement sa féminité qui est contestée, c’est aussi sa légitimité comme mère.

De la Belle Époque au mommy-shaming moderne

Aujourd’hui, un mot désigne ce phénomène : le mommy-shaming. Derrière cet anglicisme se cache une réalité familière à des millions de femmes : être constamment évaluée dans sa manière d’être mère.

Une mère qui allaite est critiquée. Une autre qui donne le biberon l’est aussi. Celle qui travaille est accusée de ne pas être assez présente. Celle qui réduit son activité professionnelle est soupçonnée de manquer d’ambition. Celle qui prend du temps pour elle est jugée égoïste. Celle qui exprime sa fatigue est taxée d’incompétence. Celle qui reprend une vie sentimentale est parfois regardée comme si elle trahissait sa maternité.

Le plus frappant est que ces injonctions sont souvent contradictoires. Quelles que soient ses décisions, une mère semble toujours pouvoir être reprise, corrigée ou culpabilisée. Il ne s’agit plus seulement d’élever un enfant : il faut aussi correspondre à une représentation idéalisée de ce qu’une mère devrait être.

Sous cet angle, le mommy-shaming n’est pas un phénomène nouveau. Il constitue l’expression contemporaine d’un mécanisme beaucoup plus ancien : faire de la maternité un puissant instrument de contrôle social des femmes.

Ce que ce jugement dit des femmes bien plus que des mères

Au fond, ces critiques parlent moins de la qualité des mères que de la place que notre société accepte de laisser aux femmes.

Car une fois devenue mère, une femme est encore trop souvent invitée à faire passer son identité au second plan. Sa vie affective, ses ambitions, son désir, son apparence, son besoin de repos ou d’autonomie deviennent autant de comportements susceptibles d’être interprétés comme des manquements à son rôle maternel.

Comme si une mère devait cesser d’être une femme.

C’est là que réside le véritable enjeu. La maternité ne suspend pas les normes qui pèsent sur les femmes ; elle les renforce. Elle exige une disponibilité sans faille, une abnégation permanente et une perfection impossible. La moindre entorse à cet idéal est facilement transformée en faute.

Marguerite Steinheil en offre une illustration saisissante. Parce qu’elle était perçue comme une femme libre, indépendante et assumant sa vie sentimentale, sa maternité fut relue à travers ce prisme. On ne s’est pas demandé quelle mère elle était. On a considéré que la femme qu’elle était suffisait à la condamner comme mère. 

Plus d’un siècle plus tard, le vocabulaire a changé, mais le mécanisme demeure étonnamment proche. La liberté d’une mère continue, bien plus souvent que celle d’un père, d’être mise en balance avec sa capacité à être un « bon parent ».

Relire Madame S à la lumière d’aujourd’hui

Relire Madame S aujourd’hui, c’est comprendre que le jugement porté sur les femmes ne disparaît pas lorsqu’elles deviennent mères. Il change simplement de visage.

Hier, la société reprochait à Marguerite Steinheil de ne pas correspondre à l’idéal de la femme respectable. Aujourd’hui, d’autres femmes sont sommées d’incarner une maternité parfaite, sans jamais pouvoir satisfaire des attentes souvent contradictoires.

Le parallèle est troublant. Derrière des mots différents, la même logique persiste : une mère ne doit pas seulement aimer ses enfants. Elle doit sans cesse démontrer qu’elle est à la hauteur de ce que les autres attendent d’elle.

Être mère ne protège donc pas les femmes du jugement social. Bien souvent, il le rend plus exigeant encore.

Et si le véritable progrès consistait enfin à reconnaître qu’une femme peut être pleinement mère sans cesser d’être pleinement femme ?

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Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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