Chaque 14 juillet, la France célèbre la liberté. Les drapeaux flottent, les feux d’artifice illuminent le ciel et sur les places de nos villes, Marianne veille, buste fier et bonnet phrygien. Car c’est un fait troublant : quand la liberté doit prendre un visage, on lui donne celui d’une femme. Marianne dans nos mairies, la Liberté guidant le peuple sous le pinceau de Delacroix, la statue colossale de Bartholdi dressée dans la baie de New York. La liberté est femme, partout, tout le temps. En allégorie.
Mais qu’arrive-t-il quand une femme, une vraie, décide d’incarner cette liberté autrement qu’en bronze ou en peinture ? Quand elle veut la vivre, tout simplement ? L’histoire de Marguerite Steinheil, racontée dans Madame S., apporte une réponse glaçante. Et le plus troublant, c’est qu’elle résonne encore aujourd’hui.
1789 : la liberté proclamée, mais pas pour elles
Revenons au point de départ. La Révolution française grave dans le marbre la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’homme, justement. Olympe de Gouges, qui ose réclamer une déclaration des droits de la femme, finit sur l’échafaud en 1793. Le message est posé d’emblée.
Puis vient le Code Napoléon, en 1804. Ce texte fondateur de notre droit civil fait de la femme mariée une éternelle mineure. Elle ne peut ni travailler, ni ouvrir un compte, ni disposer de ses biens sans l’autorisation de son mari. Elle lui doit obéissance. Et surtout, l’autorité sur les enfants appartient au père, à lui seul. Concrètement, si une femme quittait son mari, elle perdait tout droit sur son enfant. La liberté conquise en 1789 s’était progressivement consolidée pour les hommes, en excluant la moitié de l’humanité : les femme !
Marguerite Steinheil, coupable d’être libre
C’est dans ce cadre juridique que grandit Marguerite Steinheil, à la Belle Époque. Une fillette fantasque et brillante, qui deviendra une femme magnétique, dont le salon est parmi les plus courus de Paris. Dans son entourage familial gravite d’ailleurs Auguste Bartholdi, l’Alsacien, sculpteur de la statue de la Liberté érigée à New York en 1886. L’ironie est vertigineuse : l’ami de la famille offre au monde une femme de cuivre brandissant la flamme de la liberté, pendant que les femmes de chair, elles, vivent sous tutelle.
Marguerite, mariée à un homme qu’elle n’a pas choisi, songe rapidement au divorce, à nouveau permis grâce à la loi Naquet de 1884. Mais dans les faits, tout l’en dissuade. La honte sociale d’abord, doublée de cette réalité implacable : se séparer, c’était risquer de perdre sa fille Marthe, née un an après son mariage. Alors Marguerite décide de rester, en négociant sa liberté dans les marges, comme tant de femmes de son époque.
En 1909, au cours du procès d’Assises où elle comparait comme accusée du double meurtre de son mari et de sa mère, ce ne sont plus les faits qu’on juge. Ce sont ses amants, son indépendance…son amour de la liberté. Le président de la Cour déroule un catalogue de stéréotypes : menteuse, femme vénale et criminelle. La presse la caricature, la salit, l’érige en femme de mauvaise vie, attirée par les hommes, le sexe et l’argent. Acquittée, elle n’en reste pas moins coupable aux yeux de la société et de l’Histoire. Coupable non pas d’avoir tué, mais d’être ce qu’elle est : une femme qui aime la vie, l’amour et la liberté!

Et aujourd’hui ?
Le patriarcat a ceci de redoutable qu’il n’a plus toujours besoin de lois pour fonctionner. Le Code Napoléon a été réformé, il a quitté les tribunaux, mais il a laissé des héritiers dans les esprits.
Le système s’est modernisé. On ne dit plus « obéissance », on parle de « décence ». On n’interdit plus frontalement : on commente, on soupçonne, on rappelle à l’ordre. On ne juge plus seulement dans un tribunal. On juge partout, tout le temps, à voix basse — dans les familles, les médias, les réseaux sociaux, les conversations ordinaires.
La contrainte est devenue moins visible. Elle n’en est pas moins efficace.
Un homme libre est un esprit indépendant, une femme libre est une femme « qui fait des histoires ». Un homme qui divorce refait sa vie, une femme qui divorce brise un foyer. Un homme ambitieux est un leader, une femme ambitieuse est calculatrice. Chaque mot du dictionnaire social pèse comme une petite condamnation et c’est ainsi que la domination s’exerce : non plus dans les textes, mais dans les réflexes, transmis sans même qu’on s’en aperçoive.
Marguerite Steinheil fut interrogée par des hommes, jugée par un jury d’hommes, racontée par des hommes. Un siècle plus tard, en lisant Madame S, nous pouvons enfin poser la question autrement : qui écrit les récits? qui fixe les normes ? qui décide de ce qu’est une femme « respectable » ? Car le véritable pouvoir n’est pas seulement de juger. Il est de définir les catégories dans lesquelles les autres seront enfermés. Le tribunal de 1909 n’a jamais vraiment fermé. Il a seulement changé d’adresse…
Célébrer la liberté, vraiment !
Ce 14 juillet, quand les fusées éclaireront le ciel, souvenons-nous de ce paradoxe : nous adorons la liberté quand elle est une femme de bronze, mais nous la jugeons quand elle est une femme de chair. Bartholdi disait avec malice que ce n’était pas la Liberté qui illuminait le monde, mais son génie. Peut-être. Mais la véritable lumière ne viendra pas des feux d’artifice, elle éclairera le monde le jour où une femme libre ne sera plus une femme jugée.
Ce jour-là, nous n’aurons plus seulement érigé la Liberté en statue, nous l’aurons enfin reconnue dans les femmes elles-mêmes. Ce jour-là, le 14 juillet sera vraiment la fête de toutes les libertés.
Lire Madame S à la lumière du 14 juillet
Lire Madame S autour du 14 juillet, c’est donc faire dialoguer deux histoires : celle de la liberté proclamée et celle de la liberté vécue.
D’un côté, il y a le grand récit national, celui des principes, des symboles et des libertés proclamées. De l’autre, il y a les femmes réelles, celles qui, comme Marguerite Steinheil, doivent composer avec leur époque, avec les attentes de la société, avec les rôles qu’on leur assigne et les limites qu’on continue de leur imposer. Car une femme qui s’en écarte s’expose encore trop souvent à être jugée, discréditée ou enfermée dans une image.
C’est peut-être là que Madame S nous rejoint. Ce livre ne parle pas seulement de la Belle Époque. Il interroge notre propre regard.
Cette lecture invite à une question simple mais essentielle : célébrons-nous vraiment la liberté si nous continuons à la trouver dérangeante lorsqu’elle prend le visage d’une femme ?
Le 14 Juillet célèbre les libertés proclamées; le récit de Madame S nous invite à regarder celles qu’il reste encore à conquérir.
Sylvie Lausberg
