Ce que la prostitution révèle d’une époque et de la nôtre : Madame S, Marguerite Steinheil et le poids du soupçon

À travers l’affaire Marguerite Steinheil, la question de la prostitution ne renvoie pas seulement à une réalité sociale de la Belle Époque. Elle ouvre aussi une réflexion plus large sur le regard porté sur les femmes, sur la manière dont une époque fabrique ses catégories morales et sur ce que ces récits révèlent du pouvoir, du soupçon et du contrôle. Derrière ce mot, il n’y a jamais seulement une pratique ou une rumeur : il y a aussi une société qui juge, classe et projette sur certaines femmes bien plus que leur propre histoire.

La Belle Époque et ses catégories toutes faites

À la Belle Époque, les mots ne manquent pas pour désigner les femmes situées à la marge de la respectabilité bourgeoise : demi-mondaines, cocottes, courtisanes, entretenues. En revanche, il existe beaucoup moins de mots pour désigner les hommes qui profitent de ce système, le financent ou l’organisent. Ce déséquilibre dit déjà quelque chose d’essentiel : la honte pèse d’abord sur les femmes.

C’est ce qui rend l’affaire Steinheil si éclairante. Dans le monde de Marguerite Steinheil, les contemporains cherchent facilement à faire entrer une femme dans une case connue parce qu’une catégorie rassure toujours plus qu’un chemin complexe. Une femme que l’on ne comprend pas ou que l’on ne veut pas comprendre devient plus simple à raconter si on la réduit à un stéréotype moral ou sexuel.

La prostitution, dans ce contexte, agit donc comme un langage social. Elle ne décrit pas seulement une condition. Elle devient une manière de dévaluer une femme, de simplifier son histoire et de la rendre plus facile à condamner.

Quand le soupçon déborde sur les proches

C’est aussi ce mécanisme qui permet de comprendre pourquoi certaines rumeurs naissent et circulent. Lorsqu’une femme est déjà entourée de soupçon, tout ce qui l’entoure peut finir par être contaminé symboliquement. Sa réputation déborde sur ses proches. Son image finit par toucher sa famille. Une société qui a déjà décidé qu’une femme est ambiguë, légère ou moralement douteuse peut très vite projeter cette même salissure sur son entourage.

Certaines rumeurs ou inventions comme celle qui fait de Marthe, la fille de Marguerite Steinheil, une fille prostituée par son père et sa grand-mère (!) doivent être abordées avec beaucoup de prudence. Il ne s’agit pas de les répéter comme des vérités historiques. Il s’agit davantage de comprendre ce qu’elles révèlent : un imaginaire social d’une grande violence, capable d’étendre le scandale d’une femme jusqu’à son enfant.

Autrement dit, ici, la prostitution ne dit pas forcément ce qui est vrai. Elle montre surtout comment une femme jugée suspecte peut vite entraîner autour d’elle toutes sortes d’idées, de jugements et de fantasmes.

Classer les femmes pour mieux les juger

Pour comprendre la force des accusations qui entourent Marguerite Steinheil, il faut se rappeler ce qu’était réellement la prostitution à la Belle Époque. Loin d’être un univers uniforme, elle constitue alors un système extrêmement hiérarchisé, toléré, réglementé et surveillé par les pouvoirs publics.

Au sommet se trouvent les grandes courtisanes et les cocottes célèbres. Entretenues par de riches protecteurs, elles fréquentent les théâtres, les hippodromes, les salons mondains et parfois les sphères du pouvoir. Certaines deviennent de véritables célébrités dont les journaux relatent les moindres faits et gestes. À l’autre extrémité de l’échelle sociale vivent les prostituées de rue, souvent issues des milieux les plus pauvres. Traquées par la police des mœurs, soumises à des examens médicaux dégradants et régulièrement emprisonnées, elles incarnent la face la plus violente d’un système qui exploite leur corps tout en les rejetant.

Marguerite Steinheil les rencontrera en prison. Là, elle découvre des femmes punies moins pour ce qu’elles font que pour la place que la société leur assigne : celle de boucs émissaires d’un ordre moral qui profite de leur existence tout en les condamnant. Entre ces deux mondes se déploie toute une gradation de statuts, de lieux et de conditions de vie. Cette organisation révèle une réalité fondamentale : la société bourgeoise considère la prostitution comme un « mal nécessaire ». Elle la condamne moralement tout en l’organisant, la surveillant et parfois même en la célébrant lorsqu’elle prend les traits séduisants d’une courtisane à la mode.

Un double standard qui traverse le temps

Cette contradiction éclaire le cas Steinheil. Car lorsque ses contemporains cherchent à la définir, ils ne cherchent pas seulement à savoir qui elle est. Ils cherchent à savoir dans quelle catégorie la ranger. Est-elle une épouse respectable ? Une mondaine ? Une entretenue ? Une cocotte ? Une prostituée ?  La question importe moins que le geste lui-même. Car classer une femme, c’est déjà la juger.

Dans cette société où le corps féminin est constamment observé, réglementé et interprété, l’accusation de prostitution sert à réduire une femme à sa sexualité, à simplifier son histoire et à rendre sa condamnation plus facile. Derrière le soupçon de prostitution, ce n’est donc pas seulement une pratique qui est visée. C’est une manière de rappeler à certaines femmes la place qu’elles sont censées occuper.

À cette époque comme aujourd’hui, les hommes peuvent multiplier les liaisons sans que leur position sociale en soit forcément détruite. Les femmes, elles, doivent protéger leur respectabilité, taire leurs désirs, cacher leurs écarts réels ou supposés. Le désir masculin peut s’inscrire dans le pouvoir. Le désir féminin, lui, glisse très vite du côté de la faute.

C’est pour cela que le sujet dépasse largement la seule Belle Époque. Les formes ont changé, mais les réflexes restent proches. Les mots ne sont plus toujours les mêmes, les espaces de jugement ont évolué mais la logique demeure familière : exposer une femme, simplifier son histoire, sexualiser son image, puis projeter sur elle, et parfois sur ses proches, un récit déjà construit.

Réfléchir à ce que la prostitution révèle d’une époque et de la nôtre, ce n’est donc pas seulement parler de morale sexuelle. C’est parler de pouvoir, de langage, de hiérarchies et de contrôle. À travers Madame S et Marguerite Steinheil, on voit combien certaines catégories servent moins à comprendre les femmes qu’à les contenir.

Et c’est peut-être là que ce sujet reste si actuel. Il révèle une continuité troublante : la facilité persistante à transformer le sexe, le soupçon et la réputation en instruments de domination. Lire Madame S à travers cette question c’est regarder au-delà du scandale. C’est comprendre comment une époque fabrique ses figures féminines suspectes et c’est aussi se demander si sous des formes plus modernes, nous avons vraiment cessé de faire la même chose.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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