Sexualité féminine, suspicion et contrôle social: pourquoi le désir des femmes continue-t-il d’être scruté et jugé ?

Parler de sexualité féminine n’a jamais été neutre. Dans l’histoire comme aujourd’hui, le désir des femmes continue de provoquer des réactions contrastées: fascination, malaise, condamnation, soupçon. Comme si le simple fait, pour une femme, de désirer, de choisir ou d’aimer librement suffisait à la rendre suspecte. 

Pourquoi le désir féminin reste-t-il si souvent soumis au jugement des autres ? Pourquoi dérange-t-il encore autant ? Pourquoi une femme libre dans sa vie affective ou sexuelle suscite-t-elle encore autant de commentaires, de fantasmes ou de critiques ? Et pourquoi cette question résonne-t-elle avec une telle force lorsqu’on s’intéresse à Marguerite Steinheil, alias Madame S ?

Parce que son histoire révèle combien la sexualité féminine est un terrain de contrôle social. Derrière le scandale, derrière la réputation, derrière les récits qui se construisent et se transmettent, se dessine souvent un même mécanisme : celui d’une société qui transforme le désir d’une femme en affaire publique, puis en motif de soupçon.

Quand le désir féminin devient une affaire collective

Pendant longtemps, la sexualité des femmes n’a pas été pensée comme une liberté, mais comme une réalité à encadrer, surveiller et contrôler. Là où le désir masculin était toléré, excusé, souvent même célébré comme l’expression d’une virilité légitime, le désir féminin apparaît comme une menace.

Une menace pour la morale.

Une menace pour l’ordre social.

Une menace pour l’image de la féminité que les sociétés entendent préserver.

Car une femme qui désire est une femme qui choisit. Une femme qui choisit est une femme qui échappe, au moins en partie, aux rôles qui lui sont assignés. C’est sans doute là que réside, depuis des siècles, une part de l’inquiétude que suscite le désir féminin : moins dans la sexualité elle-même que dans l’autonomie qu’elle implique.

C’est pourquoi l’intimité des femmes a longtemps été considérée comme une question sociale plutôt que strictement personnelle, exposée au regard, à l’interprétation et au jugement. 

C’est un mécanisme que l’on retrouve dans de nombreuses trajectoires féminines, et tout particulièrement dans celle de Marguerite Steinheil. Son nom demeure associé au scandale, non seulement en raison des événements qui ont jalonné son existence, mais aussi à cause de tout ce que son époque – et parfois la nôtre – a projeté sur sa vie privée, sa sexualité et sa réputation.

Sexualité féminine et soupçon : une vieille histoire

Dès qu’une femme s’écarte du rôle que la société lui assigne, le soupçon n’est jamais loin. Si elle est belle, elle devient dangereuse. Si elle est libre, elle devient suspecte. Si elle fréquente des hommes puissants, on lui prête une influence occulte. Et si elle assume ses choix amoureux ou sexuels, son désir cesse d’être perçu comme une simple expression de sa liberté pour devenir un problème à expliquer, à surveiller ou à condamner.

C’est ainsi que se noue, depuis des siècles, un lien étroit entre sexualité féminine et soupçon.

Comme si le désir d’une femme ne pouvait jamais être tout à fait celui d’un sujet libre, mais devait nécessairement dissimuler une intention, une stratégie ou une manipulation. Comme si son pouvoir supposé de séduction appelait inévitablement la méfiance.

Autour de Madame S, ce mécanisme est particulièrement visible. Plus que ses actes eux-mêmes, c’est souvent l’image d’une femme libre, séduisante et proche des sphères du pouvoir qui a alimenté les fantasmes et les accusations. Son histoire montre combien, lorsqu’une femme devient visible, sa sexualité peut rapidement servir de grille de lecture à l’ensemble de son existence.

Contrôler les femmes en contrôlant leur réputation

Le contrôle social ne s’exerce pas uniquement par des lois, des interdits ou des sanctions. Il passe aussi par les mots, les récits et les réputations que l’on construit autour des femmes.

Lorsqu’une femme est jugée trop libre, trop visible, trop indépendante ou trop désirante, il devient facile de faire glisser son image vers d’autres qualificatifs : légère, manipulatrice, ambitieuse, immorale, provocante. Autant de termes qui semblent décrire, mais qui servent souvent à disqualifier.

Ce vocabulaire n’est jamais neutre. Il permet de déplacer le regard. Au lieu de considérer une femme dans toute sa complexité, on la réduit à une caractéristique supposée : sa sexualité. Son existence n’est plus ni analysée ni racontée, mais  jugée.

La réputation devient ainsi un puissant instrument de régulation sociale. Elle rappelle les frontières de ce qui est considéré comme acceptable et fait payer le prix à celles qui s’en affranchissent.

C’est aussi ce qui rend l’histoire de Marguerite Steinheil si contemporaine. Derrière la femme réelle se construit progressivement un personnage façonné par les fantasmes de son époque. Une figure que l’on résume à quelques images faciles. On ne parle plus vraiment d’elle, de son parcours,  ni des drames et souffrances de sa vie. On parle d’elle comme d’un problème moral.

Autrement dit, le contrôle passe aussi par la fabrication d’une réputation.

Pourquoi ce mécanisme reste-t-il si actuel ?

Aujourd’hui encore, les femmes visibles dans l’espace public sont souvent jugées à partir d’autres critères que leurs actes, leurs compétences ou leurs prises de position. Elles le sont aussi sur ce qu’elles incarnent, sur ce qu’elles inspirent, sur ce que l’on suppose de leur vie privée, de leurs relations ou de leur sexualité. Comme si leur légitimité demeurait, au moins en partie, conditionnée par la manière dont leur désir est perçu.

Les outils ont changé. Les salons, les gazettes et les chroniques mondaines ont laissé place aux réseaux sociaux, aux commentaires en ligne et aux jugements instantanés. Les réputations se construisent ou se défont désormais en quelques heures. Mais le mécanisme de fond reste étonnamment familier : le désir féminin continue d’être interprété, commenté, suspecté. Il demeure un indice auquel on attribue un sens particulier, comme s’il révélait quelque chose de plus profond sur la valeur morale d’une femme.

Cette persistance du soupçon est révélatrice. Elle montre que la sexualité féminine n’est pas encore perçue tout à fait comme celle des hommes : une dimension ordinaire de l’existence. Elle reste, plus souvent qu’on ne le croit, un espace où se jouent des rapports de pouvoir, des attentes sociales et des normes implicites. C’est en cela que Madame S nous parle encore aujourd’hui. Car l’histoire de Marguerite Steinheil ne raconte pas seulement le destin singulier d’une femme prise dans les tumultes de la Belle Époque. Elle révèle un mécanisme ancien : transformer la liberté d’une femme en soupçon, le soupçon en contrôle, puis le contrôle en une machine sociale destinée à délégitimer sa parole, disqualifier son expérience et faire d’elle la coupable idéale.

Relire Madame S aujourd’hui

Relire aujourd’hui Madame S, c’est finalement poser une question essentielle : qu’est-ce qui dérange réellement lorsqu’une femme désire, choisit, aime ou échappe au rôle que l’on attend d’elle ? Est-ce son comportement lui-même ? Ou le fait que sa liberté vienne bousculer des normes encore profondément ancrées ?

Derrière la réputation de Marguerite Steinheil, il y a bien plus qu’un scandale. Il y a un système de représentations qui, depuis longtemps, façonne le regard porté sur les femmes. Un regard qui transforme leur désir en soupçon, leur autonomie en menace et leur liberté en sujet de controverse.

L’histoire de Madame S nous rappelle que le jugement porté sur les femmes ne concerne jamais uniquement leurs actes. Il dit aussi quelque chose des peurs, des attentes et des rapports de pouvoir qui traversent une société. Car la sexualité féminine ne relève pas seulement de l’intime : elle touche à l’autonomie, à la légitimité et à la place que l’on accepte – ou non – de laisser aux femmes dans l’espace social.

Et c’est peut-être pour cela que Marguerite Steinheil continue de nous interpeller. Plus d’un siècle après les faits, elle nous oblige encore à nous demander si ce sont vraiment les femmes que nous jugeons, ou la liberté qu’elles incarnent.

Sylvie LAUSBERG

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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