De la Belle Époque à aujourd’hui
Il arrive qu’une société, de la Belle Époque et d’aujourd’hui, ne se contente pas de condamner une femme. Elle veut davantage. Elle veut prouver qu’elle portait en elle, dès le départ, quelque chose qu’il fallait condamner. Pas seulement du côté du scandale, mais du côté de la pathologie. Pas seulement du côté de la faute, mais du côté du trouble. À partir de là, la femme qui dérange n’est plus seulement immorale ou gênante : elle devient un cas médical.
C’est sans doute l’un des aspects les plus troublants de la Belle Époque. On imagine souvent cette période comme celle des salons, des apparences, des grands scandales mondains. C’est aussi un moment où certaines femmes sont lues à travers un vocabulaire médical, psychiatrique et criminologique qui prétend expliquer leur conduite. Dans la biographie Madame S, la véritable histoire de Marguerite Steinheil, on découvre ce glissement bien particulier : la morale ne suffit plus, il faut désormais s’appuyer sur la science pour la discréditer. Ou du moins, ce qui en emprunte le ton et l’autorité.
Quand le scandale devient un objet d’expertise
Une femme au centre d’une affaire publique dérange déjà par sa seule visibilité. Elle oblige à parler d’elle, de sexualité, de pouvoir, de mensonge, de domination, d’ambition. Mais ce désordre-là ne suffit pas toujours. Il faut aussi le fixer. Le rendre intelligible. Le ranger dans une catégorie.
C’est là qu’intervient l’expertise. Non plus seulement le commentaire social ou le jugement moral mais le regard de celui qui prétend savoir. Le médecin. Le psychiatre. Le criminologue. Celui qui affirme ne pas juger, mais observer. Ne pas condamner mais diagnostiquer.
Et c’est précisément ce qui se joue dans le cas de Madame Steinheil. Son histoire devient un terrain sur lequel s’applique une théorie de la femme déviante.
Lombroso : la sexualité, preuve de culpabilité criminelle
Nous sommes en mars 1909, à la Belle Époque. L’instruction n’est pas terminée. Le procès n’a pas encore commencé. Marguerite Steinheil est emprisonnée depuis plusieurs mois et risque la guillotine. C’est pourtant à ce moment précis que le plus célèbre criminologue et psychiatre d’Europe, Cesare Lombroso, choisit de publier un long article sur son cas. Il ne l’a jamais examinée. Il ne l’a jamais rencontrée. Peu importe. Lombroso ne dit pas simplement que Madame Steinheil ment, manipule ou scandalise. Il la décrit comme une « dégénérée hystérique criminelle ». En quelques mots, tout est posé : le crime, l’hystérie, la dégénérescence donc l’idée qu’il ne s’agit plus seulement d’un comportement, mais d’une nature.
Il affirme qu’elle appartient à cette catégorie qu’il a théorisée : celle de la prostituée et de la femme criminelle. Toutes deux partageraient les mêmes caractéristiques : absence de sens moral, précocité sexuelle, goût du mensonge, recherche du plaisir, paresse, instabilité… Et il conclut que Marguerite Steinheil correspond parfaitement à cette typologie.
Elle risque de monter sur l’échafaud, mais à aucun moment, cette perspective ne semble l’inciter à la prudence. Il n’émet aucun doute. Il ne rappelle pas les limites de son analyse. Au contraire, il donne à ses convictions la force d’une vérité scientifique.
Le préjugé devient expertise. Le stéréotype devient diagnostic. Et le diagnostic devient presque un acte d’accusation. En réalité, Lombroso ne parle déjà plus de Marguerite Steinheil : elle devient la démonstration d’une théorie sur les femmes élaborée avant elle.
Chez Lombroso, la violence ne tient pas seulement aux conclusions. Elle tient aussi aux mots. Le vocabulaire qu’il emploie est d’une brutalité extrême dans le but de produire une image de femme à la fois dangereuse, lubrique, mensongère et irrécupérable.
Ce qui rend également ce discours si violent, c’est précisément qu’il ne se présente pas comme une haine ou un préjugé mais comme une expertise scientifique. Sous couvert de science, Lombroso transforme des fantasmes misogynes en vérité supposée. Il ne décrit pas Madame Steinheil : il fabrique un portrait destiné à rendre sa condamnation presque naturelle.
Hystérie, folie, nymphomanie : une grammaire du soupçon
Dans cet univers, certains mots reviennent avec insistance. Hystérique, d’abord. Le terme permet de ramener une femme à ses nerfs, à son corps, à une agitation supposée féminine. Une femme trop vive, trop intense, trop difficile à contenir, trop dérangeante pour les normes dominantes.
Folle, ensuite. Le mot est brutal, mais redoutablement efficace. Il fait sortir une femme du champ du raisonnable. Une femme dite folle n’a plus besoin d’être contredite : elle a déjà perdu une part de sa crédibilité et de son intégrité.
Et puis il y a nymphomane, mot capital dès qu’il est question de sexualité. Il montre à quel point le désir féminin peut être transformé en preuve contre celle qui l’éprouve. Une femme n’a plus simplement une vie sexuelle. Elle serait gouvernée par elle. Son désir n’est plus humain, mais pathologique. Sa liberté n’est plus un choix. Elle devient symptôme de dérèglement.
Ces mots ne sont pas de simples étiquettes. Ils forment une grammaire. Une manière de faire tenir ensemble la sexualité, le mensonge, la déviance et le soupçon.
Sous couvert de médecine, une vieille entreprise de contrôle
C’est ici que l’enjeu dépasse largement le vocabulaire. La psychiatrisation des femmes qui dérangent n’est pas qu’un habillage un peu chic de la misogynie. C’est une manière de donner au discrédit une forme plus solide, plus impressionnante, plus difficile à contester.
Une accusation morale peut être discutée. Une insulte peut être dénoncée, mais une théorie médicale, surtout lorsqu’elle se présente avec l’assurance du savoir, impressionne. Elle donne le sentiment qu’il ne s’agit plus d’opinion mais de vérité. Les préjugés sont présentés comme des observations. La domination à l’œuvre disparaît sous un constat soi-disant indiscutable.
Et pourtant, c’est bien une tactique de pouvoir qui est à l’œuvre. Le résultat est clair : la femme ne parle plus, elle est parlée. Elle ne se défend plus, elle illustre. Elle ne dérange plus par ce qu’elle révèle, mais par sa nature instable.
Ce que la Belle Époque laisse encore derrière elle
Bien sûr, la psychiatrie moderne n’est pas celle de Lombroso. Et il ne s’agit pas de nier la réalité de la souffrance psychique ni l’importance de la santé mentale. Relire cette histoire de la Belle Époque oblige à reconnaître un réflexe plus durable : aujourd’hui encore, des femmes qui contestent et argumentent sont psychologisées : trop émotives, trop agressives, trop instables, trop radicales, trop sensibles. Il n’y a qu’à choisir dans le catalogue..
Leur colère provient d’un problème de gestion émotionnelle. Leur opposition est taxée de difficulté relationnelle. Leur détermination passe pour de la rigidité et leur insistance pour de l ‘obsession. Leur parole est renvoyée à leur personne plutôt qu’au contenu de ce qu’elles disent. De “que dit-elle?”, la question devient alors : “qu’a-t-elle?”
Le mécanisme est finalement très proche de celui qui enfermait Marguerite Steinheil dans la figure de l’hystérique criminelle. Il ne s’agit plus de répondre à une parole ou à une contestation. Il s’agit d’analyser celle qui la porte.
Le vocabulaire a changé, les catégories psychiatriques aussi, mais la logique demeure parfois étonnamment similaire. Les mots sont parfois plus psychologiques, plus lisses, moins frontalement insultants, mais on continue de voir des femmes décrites comme « trop », trop émotives, trop excessives, trop instables, trop agressives, trop fragiles. Et lorsqu’il est question de sexualité, elles continuent trop souvent d’être rabaissées ou insultées.
Lire Madame S autrement
Lire Madame S à la lumière de cette question, c’est voir le moment où une femme passe du statut de figure complexe à celui de figure pathologique. C’est observer comment une société s’empare d’un savoir médical en construction, en l’occurrence la psychiatrie, pour légitimer sa propension à maîtriser.
Et c’est peut-être cela qui reste le plus accablant. Pourquoi une société éprouve-t-elle si souvent le besoin de faire d’une femme qui dérange un problème à diagnostiquer plutôt qu’une parole à entendre ?
Lire Madame S à travers cette question éclaire la persistance de ces préjugés misogynes entre la Belle Époque et aujourd’hui. Les mots ont changé. Les diagnostics aussi. Mais la tentation demeure : transformer une femme qui dérange en cas individuel pour éviter d’interroger l’ordre collectif qu’elle vient bousculer.
Ceci nous incite à remettre en question cette propension à « psychiatriser” les femmes… Avant de demander : « Qu’a-t-elle ?», il faudrait peut-être commencer par se poser une autre question : « Que nous oblige-t-elle à voir que nous préférons ignorer? »
Sylvie Lausberg
