Des « attentats à la pudeur » à l’affaire Lyhanna : ce que les violences sexuelles à l’encontre des enfants révèlent de nos sociétés.

Ce que la Belle Époque nous oblige encore à regarder

L’émotion suscitée par le meurtre de Lyhanna a bouleversé le pays. Comme à chaque drame impliquant un enfant, les mêmes questions reviennent : comment cela a-t-il été possible ? Qui savait ? Qui aurait pu agir ? Pourquoi les alertes n’ont-elles pas été entendues ?

Ces questions sont légitimes. Mais elles en appellent une autre, plus dérangeante. Et si cette tragédie n’était pas seulement l’histoire d’une défaillance individuelle, mais le révélateur d’un mécanisme collectif bien plus ancien ?

Car les violences sexuelles à l’encontre des enfants ne sont pas nouvelles. À la Belle Époque déjà, elles sont connues, documentées, dénoncées. Les magistrats les observent. Les médecins les décrivent. Les tribunaux les jugent. Et pourtant, elles persistent.

Pourquoi ? Parce que, depuis plus de cent cinquante ans, le véritable obstacle n’est pas l’ignorance. Le véritable obstacle, c’est la difficulté des sociétés à accepter ce qu’elles savent déjà.

Quand la pudeur comptait plus que l’enfant

À la Belle Époque, on ne parle pas de violences sexuelles sur mineur·es. On parle d’ «attentats à la pudeur ».

Cette expression dit déjà beaucoup. Elle ne place pas l’enfant au centre. Elle place la pudeur au centre. Autrement dit, ce n’est pas d’abord l’intégrité psychique et physique de l’enfant que l’on cherche à protéger, mais l’ordre moral, les bonnes mœurs et l’équilibre social.

Le vocabulaire raconte donc déjà une hiérarchie des priorités. Et cette logique n’a pas totalement disparu. Aujourd’hui encore, il arrive que l’on protège d’abord des réputations, des institutions ou des équilibres familiaux avant de protéger les enfants eux-mêmes.

Les enfants n’ont jamais été silencieux

Contrairement à ce que l’on entend souvent, les enfants n’ont jamais été silencieux. Ils parlent. Depuis toujours.

Ils parlent avec leurs mots, leurs peurs, leurs cauchemars, leurs troubles du sommeil, leurs comportements, leur corps. Ce qui a toujours fait défaut, ce n’est pas leur parole. C’est notre capacité collective à la reconnaître.

Car entendre un enfant, c’est accepter de remettre en question des adultes, des familles, des institutions, parfois même des représentations très profondément ancrées. Et cela a toujours été difficile.

Le grand malentendu : l’absence de violence visible

Pendant longtemps, les tribunaux ont été prisonniers d’une idée simple : pour qu’il y ait crime, il fallait des traces visibles. Des blessures. Des déchirures. Des preuves matérielles.

L’absence de violence physique devenait alors une absence de preuve. Et l’absence de preuve finissait parfois par devenir une absence de crime.

Nous savons aujourd’hui à quel point cette logique est erronée. Le traumatisme ne produit pas nécessairement de résistance. Il produit souvent de la sidération. L’enfant ne consent jamais. Il survit.

Et pourtant, les mêmes questions reviennent encore aujourd’hui : pourquoi n’a-t-il rien dit ? Pourquoi n’a-t-il pas crié ? Pourquoi a-t-il continué à voir cette personne ? Comme si l’enfant devait se comporter de façon parfaitement cohérente pour que sa souffrance soit jugée crédible.

Ambroise Tardieu : voir ce que les autres refusaient de voir

Au 19e siècle, un homme va pourtant bouleverser ce regard : le médecin légiste Ambroise Tardieu.

Le premier, il entreprend de décrire méthodiquement les violences sexuelles et les sévices infligés aux enfants. Son intuition est révolutionnaire : ces violences existent, elles sont nombreuses, et elles laissent des traces, même lorsqu’elles ne correspondent pas à ce que les adultes s’attendent à voir.

Son travail ne consiste pas seulement à examiner des corps. Il consiste à rendre visible ce que toute une société préfère ne pas regarder.

Mais voir ne suffit pas. Encore faut-il accepter de croire ce que l’on voit. Et c’est là que les résistances apparaissent.

Trois médecins pour penser l’impensable : Lacassagne, Brouardel et Freud

Aux confins des 19e et 20e siècles, plusieurs figures majeures tentent de sortir de l’ombre les violences sexuelles faites aux enfants 

Alexandre Lacassagne, médecin légiste à Lyon, rappelle que le crime n’est pas seulement une affaire de perversité individuelle. C’est aussi un produit social. Sa formule reste d’une actualité troublante : « Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent. »

A la morgue de Paris, Paul Brouardel, immense figure de la médecine légale française, découvre l’ampleur des sévices et agressions sexuelles commis sur les plus jeunes. Il comprend que ces violences sont loin d’être exceptionnelles et qu’elles surviennent très souvent dans le cercle des proches. Il montre aussi que nombre de victimes ne présentent pas de lésions spectaculaires, ce qui conduit trop souvent les magistrats à sous-estimer la réalité des faits.

C’est auprès de Brouardel que le jeune médecin viennois Sigmund Freud découvre l’ampleur des violences sexuelles subies par les enfants et leurs conséquences psychiques durables. En 1896, il formule une hypothèse révolutionnaire : derrière certains symptômes, il y a des violences sexuelles subies dans l’enfance, souvent au sein même de la famille.

La découverte est immense. Mais elle est aussi insupportable pour son époque. Quelques années plus tard, Freud abandonnera en partie cette hypothèse au profit d’autres cadres théoriques. Ce tournant continue aujourd’hui d’alimenter les débats, car il marque aussi le moment où certaines violences réelles ont pu être davantage psychologisées ou relues à travers le prisme du fantasme.

Cette histoire nous enseigne une chose essentielle : le problème n’a jamais été l’absence de savoir. Des médecins savaient. Des magistrats savaient. Des psychiatres savaient. Le véritable problème réside ailleurs. Voir ne suffit pas. Savoir ne suffit pas. Encore faut-il accepter les conséquences de ce savoir.

Pourquoi les filles étaient-elles et restent-elles davantage victimes ?

Une autre réalité traverse toute la Belle Époque : les victimes sont majoritairement des filles.

Ce déséquilibre ne s’explique pas seulement par des opportunités criminelles. Il révèle une manière particulière de regarder les filles. Très tôt, elles sont pensées à travers leur futur rôle de femme. On surveille leur pudeur, leur virginité, leur corps.

Mais cette obsession protectrice les rend paradoxalement plus vulnérables. Car elles apprennent très tôt à être sages, discrètes, à ne pas déranger, à faire plaisir, à prendre soin des autres avant de se protéger elles-mêmes.

À cela s’ajoute une autre violence, plus insidieuse encore : la sexualisation précoce des filles. Avant même l’adolescence, leur corps devient un objet de commentaires, de projections et de jugements. L’agresseur ne voit plus un enfant. Il voit un corps. Et parfois, la société elle-même cesse de voir l’enfant.

La famille : un impensé collectif

L’un des plus grands tabous demeure la famille elle-même. Nous continuons à la penser comme un espace naturellement protecteur. Or les violences sexuelles sur mineur·es sont, dans leur immense majorité, commises par des personnes connues de l’enfant. Très souvent dans le cadre familial.

Cette réalité est difficile à accepter, parce qu’elle nous oblige à renoncer à une représentation rassurante du danger. Le danger n’est pas toujours à l’extérieur. Il est parfois au cœur même des liens de dépendance.

Et cette proximité explique pourquoi parler est si difficile. Pour un enfant, révéler une violence ne signifie pas seulement dénoncer un agresseur. Cela signifie risquer de perdre son monde.

Les résistances ont changé de visage

Aujourd’hui, nous savons. Nous savons beaucoup de choses. Et pourtant, les résistances persistent. Simplement, elles ont changé de forme.

Elles s’appellent désormais : « Il faut être prudent », « Il ne faut pas accuser sans preuve », « Il faut entendre les deux versions », « Il faut préserver la famille », « Il ne faut pas traumatiser davantage l’enfant ».

Ces phrases semblent équilibrées. Mais lorsqu’elles deviennent des réflexes, elles déplacent le centre de gravité. On ne protège plus l’enfant. On protège le système.

Les mères protectrices : une autre permanence historique

Une autre constante traverse les époques. Lorsqu’une femme protège un enfant, elle devient parfois elle-même suspecte. On la dit excessive, fusionnelle, manipulatrice, vindicative. Comme si protéger dérangeait davantage que violenter.

Cette inversion est particulièrement préoccupante. Car elle fragilise à la fois l’enfant qui parle et la mère qui le soutient.

L’affaire Lyhanna : un révélateur collectif

Le meurtre de Lyhanna ne doit pas être traité comme un fait divers exceptionnel. Il constitue un révélateur. Il met en lumière ce qui se produit lorsque les signaux existent, lorsque les inquiétudes sont là, lorsque des adultes savent… mais qu’aucun mécanisme suffisamment rapide ne parvient à protéger l’enfant.

Une démocratie ne se juge pas à sa capacité à s’émouvoir lorsqu’un drame survient. Elle se juge à sa capacité à empêcher qu’il survienne.

Ce que l’histoire nous apprend

Depuis Ambroise Tardieu, depuis plus de 150 ans, nous savons. Nous savons que les violences sexuelles détruisent l’enfant. Nous savons qu’elles s’inscrivent dans des rapports de domination. Nous savons qu’elles sont facilitées par les asymétries de pouvoir. Nous savons qu’elles prospèrent grâce aux hésitations des adultes.

Alors la question n’est plus de savoir. La question est devenue : qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, nous empêche d’agir dès que nous savons ?

Car les enfants n’attendent pas que les adultes soient prêts à les entendre;  Ils manifestent, ils souffrent et le montrent.

Et peut-être est-ce là la leçon la plus dérangeante de l’histoire. Depuis plus de cent cinquante ans, les enfants parlent. Le véritable problème n’a jamais été leur silence. Le véritable problème est notre difficulté à accepter ce qu’ils nous obligent à entendre.

Sylvie Lausberg

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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