Paris Police 1910 : Madame S, Marguerite Steinheil et la naissance d’un scandale

Avec Paris Police 1910, l’affaire Marguerite Steinheil revient au premier plan. Entre crime, presse, pouvoir et soupçons, la série ravive le mystère autour de Madame S.

Quand la fiction réveille le scandale

Avec les premiers épisodes de Paris Police 1910, Canal+ nous replonge dans une époque où la presse et la politique interfèrent dangereusement dans les affaires criminelles. Au cœur de cette atmosphère trouble une figure fascinante s’impose : Marguerite Steinheil, qu’on désigne comme Madame S, pour ne pas la nommer directement.

Dès les premières scènes, la série installe le climat, lourd et trouble : un double crime, un hôtel particulier, une femme ligotée, une enquête qui démarre dans le bruit, les soupçons et les regards déjà accusateurs. Marguerite Steinheil n’est pas seulement la victime, seule survivante. Elle devient immédiatement un sujet d’observation, de fantasme, de rumeur. Pourquoi ?  Elle est belle, elle aime le sexe et la liberté… et cela paraît suffire ! 

C’est précisément là que la série Paris Police 1910 touche à l’essentiel : avant même que la vérité soit établie, une femme est condamnée par la presse et l’opinion publique.

Pourquoi? Parce qu’elle a aussi, dix ans plus tôt, fréquenté Félix faure, et que le Président est mort dans ses bras! 

Marguerite Steinheil face à la machine médiatique

Paris Police 1910 met l’accent sur un basculement primordial : le poids de la presse à “1 sou”. Une presse pour tous qui veut vendre avant tout. L’enquête policière est supplantée par les gros titres :  Unes sensationnalistes et récits fabriqués pour captiver le public. Comme le dit le slogan de la série “Oubliez la vérité.  Imprimez la légende! “

La série montre très vite comment le crime devient un spectacle. Le peu scrupulauex journaliste Labruyère  cherche à vendre avant tout : le mystère, le sang, le sexe, la réputation sulfureuse. Marguerite Steinheil est un personnage que le journal Le Matin utilise.  Qu’importe qu‘elle ait perdu sa mère et son mari au corus de ce double assassinat resté irrésolu jusqu’à aujourd’hui! 

Son nom circule, son corps est exposé, son passé observé, sa vie intime est jetée en pâture. La question n’est plus seulement : que s’est-il passé, mais quel récit peut-on construire autour d’elle ?

C’est là que l’histoire de Madame S est profondément moderne. Elle résonne dans notre époque  qui, à partir d’une image, une rumeur ou une interprétation, enferme une personne, et le plus souvent une femme, dans une posture que l’on va juger commenter, s’approprier et condamner sans pourtant la connaîrte. 

Victime, suspecte ou symbole d’une époque ?

L’une des grandes forces de Paris Police 1910 est de refuser toute simplification de Marguerite Steinheil. Elle n’est jamais univoque. Elle est à la fois victime d’un crime, femme du monde, figure sous surveillance, proche du pouvoir et, déjà, une cible parfaite pour les fantasmes collectifs.

C’est précisément cette complexité qui dérange. Et qui fascine.

Dans les épisodes, les enquêteurs doutent. Les journalistes s’emballent. Les hommes de pouvoir cherchent à protéger leurs intérêts. Autour d’elle, chacun semble avoir quelque chose à gagner ou à perdre.

Marguerite Steinheil devient alors bien plus que la protagoniste d’une affaire criminelle. Elle est le miroir d’une société obsédée par la moralité des femmes. Ce que l’on juge chez elle, ce n’est pas seulement ce qu’elle aurait fait ou non. C’est son impardonnable liberté : sa manière d’exister, de séduire, de circuler dans les milieux influents tout en faisant partie de la bonne société et de jouir d’une vie aisée et confortable. 

La série insiste sur cette tension : l’enquête avance mais le regard porté sur elle semble déjà contaminé par les préjugés.

Extrait du matin 04 Juin 1908

Madame S et le poids de la réputation

L’affaire Steinheil fascine encore parce qu’elle pose une question toujours actuelle : que reste-t-il d’une personne et de sa vie  lorsque sa (mauvaise) réputation prend toute la place ?

Paris Police 1910 montre Marguerite Steinheil cernée par des récits qui la dépassent. Pour certains, elle est une victime. Pour d’autres, elle est déjà coupable. La presse, elle est un sujet idéal. Pour le pouvoir, elle peut constituer un danger.

Cette mécanique est au cœur de l’histoire de Madame S : une femme dont la vie réelle a été recouverte par les fantasmes, les accusations, les silences et les interprétations.

C’est aussi ce qui rend le livre Madame S de Sylvie Lausberg incontournable en parallèle de la série. Là où la fiction met en scène l’atmosphère, la tension et les regards d’une époque, le livre permet d’aller plus loin dans la compréhension de Marguerite Steinheil, de son parcours et de ce que son histoire révèle de la place des femmes dans la mémoire collective.

Une histoire ancienne, des questions très modernes

Si Paris Police 1910 remet Madame S en lumière, ce n’est pas seulement parce que son histoire est romanesque. C’est parce qu’elle parle encore à notre époque.

Elle interroge la manière dont une société fabrique ses coupables, montre comment la presse peut transformer une femme en scandale vivant. Elle rappelle que la vérité judiciaire et la vérité médiatique ne coïncident pas forcément.

À travers Marguerite Steinheil, c’est un monde pas si lontoin qui resurgit  : celui de la Belle Époque, des luttes politiques, de l’héritage de l’affaire Dreyfus, de la puissance des journaux et de la fragilité des réputations. Un monde qui a façonné le nôtre. Madame S dérange parce qu’elle échappe aux catégories. Elle fascine parce qu’elle reste insaisissable. Si son histoire fascine encore aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’elle nous oblige encore à poser cette question : juge-t-on des faits ou juge-t-on d’abord l’image d’une femme ?

Sylvie LAUSBERG

Publié par Sylvie Lausberg

Historienne & Psychanalyste Directrice Étude & Stratégie du Centre d 'Action Laïque à Bruxelles Pour en savoir plus, consultez mon site web: http://sylvielausberg.com/

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