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Chroniques

Aujourd’hui, une réputation se répare. En 1909, Marguerite Steinheil n’avait aucun recours.

Tapez votre nom sur Google. Que voyez-vous ? Un profil professionnel, quelques photographies, des articles ? Ou peut-être cette vieille accusation, cette publication embarrassante, cette information sortie de son contexte qui refuse de disparaître ?

En 2026, une réputation abîmée peut faire l’objet d’une véritable opération de réparation. Des entreprises proposent de nettoyer les résultats de recherche, de faire reculer les contenus négatifs ou de reconstruire une image publique. Moyennant rémunération, évidemment.

En 1909, Marguerite Steinheil aurait eu bien besoin de tels services. Mais à son époque, la réputation d’une femme pouvait être détruite par la presse sans qu’aucune décision de justice suffise à la restaurer.

Une réputation se répare aujourd’hui. C’est un progrès réel. Il mérite d’être regardé de près, parce qu’il éclaire ce qui manquait totalement à Marguerite Steinheil.

Ce dont nous disposons

Le droit européen reconnaît depuis 2014 une forme de droit à l’oubli, qui permet d’obtenir le déréférencement de certains contenus dans les moteurs de recherche. Le règlement sur les données personnelles a ensuite consacré un droit à l’effacement.

La diffamation est un délit, de même que le harcèlement en ligne. Des condamnations sont prononcées. Des procédures civiles permettent d’obtenir des dommages et intérêts, parfois considérables.

Aujourd’hui, il existe un véritable marché de l’e-réputation : des agences vendent du nettoyage de réputation, du référencement correctif, de la veille sur votre propre nom.

Reste une question que l’on pose rarement. Tout cela suppose des moyens. Des honoraires d’avocat, du temps, de la trésorerie pour tenir une procédure qui durera des années. Les prestations peuvent coûter plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’euros.

En France, l’action en diffamation se prescrit par trois mois, ce qui laisse peu de place à l’hésitation ou à la reconstruction de soi.

Nous sommes donc passés de rien du tout à quelque chose de payant. Ce n’est pas la même chose que l’égalité.

En 1909, Meg face à une presse toute-puissante

Lorsque Marguerite Steinheil comparaît devant les assises de Paris en novembre 1909, elle est déjà célèbre. Son nom a été associé à la mort du président Félix Faure, puis au double meurtre de l’impasse Ronsin.

Les journaux racontent son histoire avec une liberté considérable. Ils commentent ses relations, sa personnalité, ses contradictions et jusqu’à ses réactions pendant les audiences.

Des surnoms lui sont attribués. Des caricatures circulent. Sa vie devient un spectacle national.

Certes, la loi de 1881 sur la liberté de la presse prévoit déjà des recours contre la diffamation ainsi qu’un droit de réponse. Affirmer qu’elle ne disposait d’aucun droit serait donc historiquement inexact.

Mais posséder un droit et parvenir à réparer les dégâts sont deux choses différentes.

Comment répondre à des dizaines de journaux ? Comment combattre les insinuations, les plaisanteries et les conversations de salon ? Comment corriger une image déformée lorsqu’elle est devenue plus célèbre que les faits eux-mêmes ?

Marguerite Steinheil pouvait se défendre devant un tribunal. Elle ne pouvait pas contrôler ce que la France entière racontait sur elle.

Acquittée, jamais lavée

Elle sort libre dans la nuit du 13 novembre 1909. Son acquittement ne répare rien : un journal écrira qu’il s’agit d’un acquittement politique, tandis que la seule femme présente au banc des journalistes continuera de la mépriser.

Dans les archives, une note signale qu’une comédienne ouvre alors une souscription pour la dédommager de son année de prison. Une seule personne y pense.

Quelques semaines plus tard, tous ses meubles sont dispersés. Le total de la vente n’atteint pas mille livres.

Londres oui, Paris non

Il y a pourtant eu un recours. C’est l’épisode le plus instructif de cette histoire.

En novembre 1912, devant la Haute Cour de justice de Londres, elle attaque un auteur anglais qui l’avait présentée comme coupable. Les accusations sont retirées, toute référence à l’affaire doit être expurgée du livre. Une somme lui est versée.

En janvier 1914, elle attaque à Paris un quotidien pour les commentaires accompagnant la publication de ses Mémoires et pour l’amputation d’un tiers de son manuscrit. Elle réclame quatre mille livres, son éditeur deux mille. La Cour ne leur accorde pas une livre. Ils récupèrent seulement leurs droits.

Même cause, deux pays, deux issues.

Ce que cela nous apprend

En 1909, obtenir réparation dépendait de la juridiction où l’on se trouvait. Aujourd’hui, cela dépend surtout de ce que l’on peut dépenser.

C’est un progrès, je ne vais pas prétendre le contraire : il vaut mieux un recours coûteux que pas de recours du tout. Mais une réputation reste un bien étrange, que chacun possède et que tout le monde ne peut pas défendre.

Marguerite Steinheil, elle, n’a jamais été lavée de rien. Pour retrouver sa dignité, son honneur et une vie de famille apaisée, elle a dû traverser la Manche et changer de pays…

Sylvie Lausberg

Sylvie Lausberg